Wittgenstein où le silence des coulisses de l’inconscient.
Mes chers lecteurs,
Il est des questions qui, à la manière de ces chambres où l’on s’éveille sans savoir encore dans quelle demeure on a dormi, abritent plusieurs pièces sous un même plafond ; celle qui interroge à la fois les fondements de la pensée de Ludwig Wittgenstein et le commerce secret qu’elle entretient avec la psychanalyse de Jacques Lacan est de cette espèce, et je voudrais, mes chers lecteurs, parcourir les couloirs de cette question l’un après l’autre, selon l’ordre ancien des écoles, qui posait d’abord ce qui semble vrai, puis ce qui s’y oppose, avant de répondre.
Il semblerait d’abord que toute la philosophie de Wittgenstein repose sur une seule assise, celle que le Tractatus logico-philosophicus, achevé pendant la guerre et emporté jusque dans un camp de prisonniers, avait posée avec la sécheresse d’un géomètre : le monde n’est pas la totalité des choses mais celle des faits, et la proposition, qui en est l’image, ne signifie qu’en partageant avec le fait qu’elle dépeint une même forme logique, de sorte que penser revient à se faire des tableaux du réel, que les tautologies de la logique ne disent rien, et que ce qui ne peut être figuré, l’éthique, l’esthétique, le sens de la vie, la forme logique elle-même, ne se dit pas, mais se montre. Il semblerait encore que ce fondement fût le dernier, puisque l’auteur, persuadé d’avoir résolu pour l’essentiel les problèmes de la philosophie, la quitta pour enseigner dans des écoles de village de Basse-Autriche. Mais à l’encontre de ces deux apparences se dresse l’ouvrage posthume, les Recherches philosophiques, où le même homme, revenu à Cambridge, démonte pièce à pièce l’édifice qu’il avait élevé : la signification d’un mot n’y est plus l’objet qu’il désigne, mais l’usage qu’on en fait dans un jeu de langage, et ces jeux, qui ne se laissent ramener à aucune essence commune, se ressemblent seulement à la façon dont se ressemblent les membres d’une famille, par des traits qui se croisent et se chevauchent sans qu’aucun soit partagé par tous ; ils s’enracinent, plus profondément encore, dans des formes de vie, dans cette trame d’actions, d’habitudes et d’institutions sans laquelle suivre une règle, compter, promettre, ou simplement dire « rouge », demeurerait inintelligible. Il appert que l’idée même d’un langage privé, que nul autre que celui qui le parle ne pourrait comprendre parce que ses mots ne nommeraient que des sensations intimes, s’évanouit alors comme une illusion de grammaire, faute d’un critère qui permette de distinguer entre suivre la règle et croire la suivre. Faut-il donc tenir qu’il y eut deux philosophes sous un même nom, et que le second a condamné le premier sans appel ? Je réponds qu’une seule question, sous des vêtements différents, n’a cessé d’occuper cet esprit : celle des limites du sens, de la frontière qui sépare ce qu’on peut dire de ce qu’on ne fait que croire dire, et que la philosophie, chez l’un comme chez l’autre, n’est pas une doctrine mais une activité, une clarification, plus tard une thérapeutique destinée à dissoudre les problèmes plutôt qu’à les résoudre. On ne peut s’empêcher de rappeler ici la vieille observation par laquelle Aristote ouvrait l’une des avenues de sa métaphysique, lorsqu’il remarquait que l’être se dit en plusieurs sens, mais toujours relativement à un terme premier, la substance, de même que tout ce qui est sain se rapporte à la santé, sans que ce rapport soit une identité ni une pure équivoque ; car les jeux de langage, eux aussi, se disent en plusieurs sens, et c’est l’unité analogique de leurs usages, non quelque essence tapie sous les mots, que le philosophe doit apprendre à voir. Quelle patience il faut pour renoncer à chercher sous le langage ce qui se tient déjà à sa surface ! À la première objection je réponds donc que l’image et l’usage ne s’excluent pas, mais que le second défait l’idole d’une forme unique que le premier avait dressée ; à la seconde, que l’abandon de la philosophie n’était que l’aveu, rigoureusement tiré, qu’un livre achevé ne laisse rien à dire, et que l’échelle dont le Tractatus invite à se défaire après y être monté appelait déjà le regard neuf des Recherches.
Il semblerait, à l’inverse, que l’inconscient se moque de toute règle.
Wittgenstein lisait Freud avec une admiration qui ne désarmait pas sa défiance : il voyait en lui un auteur qui avait réellement quelque chose à dire, mais qui confondait les raisons qu’un homme peut reconnaître pour siennes avec les causes qu’une science prétendrait établir, et qui proposait, sous le nom d’explication, une mythologie puissante, dont la force de persuasion tenait au charme qu’elle exerce plus qu’à aucune preuve. Lacan, de son côté, consacra plusieurs séances du séminaire de 1969-1970, L’envers de la psychanalyse, au Tractatus, où il reconnaissait une rigueur peu commune, mais aussi une volonté farouche d’exclure de la proposition la place de celui qui l’énonce ; le contraire eût été étonnant chez un analyste pour qui la vérité ne se dit qu’à moitié, et parle précisément là où le sujet ignore qu’il parle. Étrange voisinage que celui du logicien qui se méfiait des mythes et du clinicien qui les déchiffrait ! Je tiens pourtant que les deux pensées se rencontrent plus qu’elles ne se combattent : toutes deux refusent au moi la souveraineté d’un langage intérieur dont il serait le seul maître, toutes deux font précéder le sujet par un ordre de règles qu’il n’a pas institué, le jeu de langage chez l’un, le grand Autre du symbolique chez l’autre, et l’inconscient structuré comme un langage n’est, ceteris paribus, qu’un jeu dont les règles s’appliquent à l’insu du joueur. Mais si la thérapeutique du philosophe vise à faire cesser la question, et celle de l’analyste à la laisser travailler, laquelle des deux guérit vraiment de la parole ?
Le Tractatus ordonne de taire ce qu’on ne peut dire ; le divan n’écoute que cela, comme si le silence n’appartenait qu’à ceux qui parlent. Nous devrons donc nous pencher quelque peu, lors de notre prochaine publication sur le séminaire numéro 17 afin d’ entrer plus en profondeur au sein du regard porté par Lacan sur l’oeuvre du Tractatus de Wittgenstein. Et c’ est ce que nous ferons !
A très bientôt mes chers lecteurs !