Sartre contre Lacan : encore et encore !
Chers lecteurs,
Chers amis,
Il est une prétention de la philosophie contemporaine que de vouloir loger tout l’homme dans la seule lumière de sa conscience, comme si rien ne subsistait dans l’ombre qui ne pût, tôt ou tard, être rappelé au jour par le simple effort de la volonté.
Or il suffit d’observer avec quelque attention le détour que prennent nos résolutions les mieux arrêtées, la fidélité obstinée de certains gestes que nous croyions avoir depuis longtemps désappris, pour se convaincre que la vie intérieure ne ressemble en rien à cette chambre bien éclairée où chaque meuble serait visible d’un seul regard ; elle ressemble plutôt à ces demeures anciennes où, dans l’obscurité du réveil, le corps cherche à tâtons la place des portes et le sens des couloirs, tandis que la pensée hésite encore au seuil des formes et ne sait laquelle nommer sienne. C’est ainsi, mes chers lecteurs, qu’il faut concevoir l’inconscient : non comme une absence, mais comme une présence qui précède et qui gouverne, et dont il appert que la conscience n’est le plus souvent que l’écho tardif et l’interprète maladroit.
Que Sartre ait voulu chasser ce fantôme de la maison de l’homme, quoi de plus naturel à qui veut fonder toute dignité sur le choix ! Mais un fantôme chassé par la porte revient par la fenêtre, et c’est bien ce qui advient à quiconque prétend expliquer par la seule liberté ce que celle-ci ne cesse pourtant de subir.
Il semblerait, à suivre l’auteur de L’Être et le Néant, que l’homme soit tout entier ce qu’il se fait, sans reste ni résidu, et que le refoulement lui-même ne soit qu’un choix qui s’ignore ; mais il faut ici distinguer, comme on distingue en toute matière philosophique bien conduite, entre ce qui paraît d’abord et ce qui, examiné de plus près, se révèle autrement composé. Aristote enseignait déjà que tout étant porte en soi deux moments, celui de la puissance et celui de l’acte, et que rien ne passe de l’un à l’autre sans qu’une cause déjà agisse en lui avant même qu’il ne se sache agir ; il en va, ceteris paribus, tout autant de l’âme que de la matière la plus grossière, et l’on voit mal comment un désir pourrait surgir tout armé de la seule décision présente, sans qu’aucune puissance antérieure ne l’eût déjà préparé dans le secret. Qu’est-ce à dire, sinon que la mauvaise foi que Sartre décrit avec tant de finesse suppose elle-même, pour être fuite, quelque chose qu’on fuit, et que ce quelque chose échappe par nature à la transparence qu’on voudrait lui prêter ?
Il est bien évident que le rêve ne se laisse pas convoquer par la volonté, ni le lapsus corriger par la seule attention : n’est-ce pas là un aveu suffisant que quelque chose pense en nous avant que nous ne pensions ?
On objectera que Freud, en substituant au libre arbitre l’empire du refoulé, aurait simplement déplacé la servitude sans la lever, et changé de maître sans changer de condition ; le contraire eût été étonnant, tant il est vrai que toute doctrine qui découvre une causalité nouvelle paraît d’abord diminuer l’homme qu’elle prétend éclairer. Mais quelle liberté serait-ce, je le demande, que celle qui s’ignorerait elle-même jusque dans ses motifs ?
Il faut répondre à cela que la liberté sartrienne, pour être absolue, doit d’abord se rendre transparente à elle-même, et que c’est précisément cette transparence que l’expérience la plus commune dément à chaque instant, dans l’hésitation du réveil comme dans l’obstination du symptôme, dans la répétition des amours manquées comme dans la fidélité inexplicable à des chagrins qu’on croyait avoir enterrés. Il va sans dire qu’une telle répétition ne se laisse pas réduire à un projet lucide, sauf à vider le mot de projet de tout sens reconnaissable ; et l’on comprend alors pourquoi Freud a pu écrire, avec une tranquillité qui n’était pas de l’orgueil, que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. Voilà bien la vérité qui blesse et qui pourtant délivre ! Car reconnaître en soi cette part obscure n’est point s’y résigner comme à une fatalité stérile, mais commencer d’en tenir compte pour agir avec moins d’illusion, ce qui est peut-être la seule liberté qui nous soit vraiment accordée.
Il n’est donc pas de choix, si résolu qu’ il paraisse, qui ne s’enracine dans un sol qu’il n’a pas lui-même préparé, et c’est peut-être là ce que Sartre, dans sa hâte de rendre à l’homme toute sa souveraineté, aura consenti trop vite à oublier.
Et cependant, si l’inconscient nous gouverne ainsi que le prétend Freud, comment se fait-il que la parole même qui le dénonce paraisse, elle aussi, libre entre toutes les paroles, comme si l’aveu de notre servitude était le seul acte où nous cessions vraiment d’être esclaves ?
Il s’ agira pour nous, lors de notre prochaine publication, de nous pencher sur la question de l’ ontologie sartrienne dans ses rapports à l’ essence même de la psychanalyse. Nous passerons ensuite à la question lacanienne en relation avec le corpus sartrien.
A très bientôt chers amis !