Editorial Avril 2026 : un mois consacré à la dissidence de Carl Gustav Young
Mes chers lecteurs,
C’est avec clarté que l’on peut constater que la trajectoire intellectuelle de Carl Gustav Jung ne saurait être appréhendée autrement que comme l’une de ces ruptures nécessaires sans lesquelles la pensée humaine ne progresserait point et n’accomplirait jamais la tâche qui lui incombe : se surpasser elle-même. Né en 1875 à Kesswil, dans le canton de Thurgovie, ce fils de pasteur héritait d’une double postulation, le souci de l’invisible et la rigueur des formes, qui allait commander toute sa vie intellectuelle, bien avant que l’inévitable rencontre avec Sigmund Freud, en 1907, ne vînt précipiter les choses vers une amitié aussi ardente que son déclin fut douloureux. Qu’il me soit permis de dire que cette amitié ressemble fort à ces mariages de raison conclus entre deux esprits incompatibles de tempérament mais complémentaires de méthode, et dont le divorce, lorsqu’il advient, enrichit davantage la pensée qu’il ne l’appauvrit. Car il est bien des ruptures qui valent mieux que mille accords.
Toute doctrine sérieuse commence par établir sa définition de l’objet qu’elle entend traiter. La psychanalyse freudienne, posant que l’inconscient est essentiellement le réceptacle de représentations refoulées à caractère majoritairement sexuel, avait certes accompli une révolution considérable ; mais Jung, dès les premières années de leur collaboration, pressentait que cette définition laissait dans l’ombre une vaste contrée de l’expérience humaine que l’on ne pouvait réduire à la seule économie du désir. Je pense que c’est précisément là, dans cet écart imperceptible entre le maître et le disciple, que germa le schisme : non point dans les querelles de personnes, dont l’histoire de la médecine fourmille pourtant, mais dans une divergence proprement ontologique sur la nature de l’inconscient lui-même. Là où Freud voyait un grenier encombré de souvenirs inavouables, Jung commença d’apercevoir une cathédrale dont les chapelles portaient les noms des civilisations disparues.
La notion d’inconscient collectif, que Jung allait forger dans les années qui suivirent la rupture officielle de 1913, est peut-être la proposition la plus audacieuse , et la plus contestée, de toute la psychologie du vingtième siècle. On lui reprocha d’ordinaire de verser dans le mysticisme, reproche que ses ennemis formulèrent avec la satisfaction que l’on éprouve à trouver le mot qui clôt le débat avant même de l’avoir ouvert. Mais voici ce qu’il appert : lorsque l’on examine avec le sérieux requis la thèse jungienne des archétypes (ces formes primordiales qui structurent l’imagination humaine en tous lieux et en tous temps — on se trouve en présence non point d’une fantaisie théosophique mais d’une hypothèse rigoureuse sur les conditions de possibilité de l’imagination symbolique). Les archétypes ne sont pas des images ; ils sont les moules dans lesquels les images se coulent. Cette distinction, dont la subtilité peut sembler scolaire, est en réalité capitale : il n’est pas indifférent, pour comprendre un rêve ou un délire, de savoir si l’on cherche un contenu particulier ou une structure universelle. Jung cherchait la structure. Freud cherchait le contenu. Les deux chercheurs regardaient le même puits, mais l’un regardait ce qui y flottait et l’autre ce qui en constituait les parois.
Quelle plus belle illustration du destin des grandes idées que cette solitude dans laquelle Jung travailla durant les années qui suivirent sa démission de la présidence de l’Association internationale de psychanalyse !
In illo tempore, (dans ce temps inaugural où la psychologie se constituait encore en discipline autonome, cherchant à établir ses protocoles et ses lexiques ), Jung introduisit une notion qui demeure, à mes yeux, l’une des plus fécondes de son œuvre : l’individuation. Par ce terme, il entendait désigner le processus par lequel un être humain devient progressivement ce qu’il est en vérité, en intégrant à la conscience les zones d’ombre qui lui demeuraient étrangères, en reconnaissant et en apprivoisant ces figures intérieures ( l’Ombre, l’Anima ou l’Animus, le Soi) que la vie ordinaire nous conduit à nier ou à projeter sur autrui avec une constance qui ferait rire, si elle ne causait tant de ravages. Le concept d’individuation n’est point la célébration de l’individualisme (erreur fréquente que je me garderai soigneusement de reproduire). Il est au contraire l’affirmation que devenir soi-même est un acte moral et spirituel d’une exigence singulière, infiniment plus ardu que de se conformer aux attentes du monde. Qu’il soit donc bien compris que Jung nous propose non pas un hédonisme de la profondeur mais une ascèse de la connaissance de soi, dont les étapes rappellent, à qui sait lire, les degrés de la contemplation dans les grandes traditions mystiques que Jung avait, précisément, abondamment fréquentées.
Mes chers lecteurs, ce mois d’avril sera consacré à Jung car il n’ est peut-être pas de mois plus juste que celui-ci : avril, avec ses lumières inconstantes et ses retours soudains du froid, avec cette façon qu’il a de promettre le printemps tout en maintenant l’hiver en réserve, ressemble fort à la pensée jungienne elle-même : une pensée qui ouvre des fenêtres précisément là où d’autres auraient construit des murs. Je vous invite donc à traverser ce mois comme l’on traverse une forêt dont on ne connaît pas encore tous les chemins : avec la certitude que quelque chose d’important se tient entre les arbres, même si l’on n’en aperçoit encore que les ombres.
Reste une question, que je pose sans prétendre y répondre, et qui me hante depuis que j’ai lu pour la première fois les Sept sermons aux morts (texte que Jung rédigea en quelques nuits fiévreuses et qu’il attribua à Basilide d’Alexandrie, avec un sourire que l’on imagine volontiers énigmatique) : et si la plus grande résistance à Jung ne venait pas de ses adversaires déclarés, mais de nous-mêmes, de notre crainte secrète que l’inconscient soit, après tout, plus vaste que nous ne pouvons le supporter ? Nous verrons en quoi et pourquoi il se sépara de Freud et quelles querelles théoriques opposa les deux penseurs. Young n’ est donc pas à proprement parler un ennemis de la psychanalyse mais plutôt un dissident de celle-ci.