Lacan Excommunié ! Le baiser de Judas de la Psychanalyse
Pas de pires ennemis que ceux qui se trouvent logés à l’ intérieur même des structures ! Lacan lui-même en fit les frais. Quel paradoxe, n’ est-ce pas ?En effet, en 1963, la Société française de psychanalyse était exclue de l’Association Psychanalytique Internationale, et avec elle, son membre le plus turbulent, le plus génial, le plus insupportable : Jacques Lacan.
Il convient, pour comprendre la nature véritable de cet événement que l’on nomme communément « l’excommunication », de remonter avec méthode à ses causes premières, car tout effet suppose une cause adéquate, et nulle rupture institutionnelle ne se produit dans le vide de l’histoire. La question que tout lecteur honnête doit se poser est celle-ci : qu’est-ce, au fond, qu’une excommunication dans l’ordre de la pensée ? Ce n’est pas seulement un acte administratif : c’est un jugement porté sur l’orthodoxie d’une pratique, sur la conformité d’une technique à ce que la communauté des pairs reconnaît comme légitime. Or, l’IPA ( l’Association Psychanalytique Internationale, fondée dans l’esprit de Freud mais gouvernée, dès le milieu du siècle, par des hommes fort éloignés de sa flamme originelle ) avait fixé des critères de formation analytique qui lui semblaient aussi naturels que les lois de la gravitation. La durée des séances devait être de cinquante minutes, la fréquence des séances devait répondre à une norme précise, et la formation des analystes devait suivre un curriculum balisé, contrôlé, rassurant. Lacan, lui, avait depuis la fin des années 1940 commencé à pratiquer ce que ses adversaires appelaient avec un frisson d’horreur les « séances courtes » , c’ est-à-dire des entretiens dont la durée variait librement selon la logique du signifiant, pouvant durer dix minutes comme une heure, selon ce que le discours de l’analysant exigeait. Il pense que le temps de la séance ne saurait être une convention bureaucratique, mais doit être une dimension proprement clinique, inscrite dans la structure même de la cure. C’est là, pour l’IPA, un scandale intolérable.
La procédure d’exclusion fut conduite avec une précision qui eût fait honneur à un tribunal d’Inquisition : et le rapprochement n’est pas fortuit, puisque Lacan lui-même forgea ce mot d’« excommunication » pour désigner ce qui lui arrivait, lui conférant ainsi une dignité théologique que ses adversaires n’avaient certainement pas souhaitée lui accorder. C’est avec clarté que l’on peut constater que les principaux artisans de cette éviction furent des figures telles que Heinz Hartmann, président de l’IPA, et surtout le comité chargé d’enquêter sur les pratiques de formation au sein de la Société française de psychanalyse. Le rapport Turquet, du nom du psychanalyste britannique Patrick Turquet qui en fut le rédacteur principal, concluait en 1963 que la Société française de psychanalyse ne pouvait être admise comme société composante de l’IPA tant que Lacan continuerait à enseigner et à superviser les candidats en formation. La conclusion était d’une logique scolaire parfaite dans sa brutalité : puisque la cause du désordre était identifiée, il suffisait de la supprimer. Lacan ou l’IPA ,il fallait choisir.
Mais qui furent, parmi ses propres disciples, les artisans de sa chute ? C’est ici que la tragédie et l’ horreur prennent toute leurs dimensions.
Car l’ennemi intérieur ,et voilà ce qui donne à cette histoire sa saveur particulièrement amère, ne portait pas le visage d’un étranger. Il portait celui de collègues, d’amis, de compagnons de route qui, confrontés à l’alternative de perdre leur appartenance à l’international ou de perdre leur maître, choisirent sans hésiter excessive de sauver leur carrière. Parmi eux, Daniel Lagache, figure respectée de la psychologie et de la psychanalyse française, qui avait pourtant contribué à fonder la SFP aux côtés de Lacan après la scission de 1953 d’avec la Société Psychanalytique de Paris. Parmi eux encore, Françoise Dolto (oui, la même Dolto que la postérité allait couronner de lauriers), et Juliette Favez-Boutonier, et bien d’autres, qui acceptèrent les conditions de l’IPA, c’est-à-dire la mise à l’écart de Lacan, pour obtenir la reconnaissance internationale tant convoitée. Il appert que ces hommes et ces femmes ne cédèrent pas par malice pure, mais par cette faiblesse infiniment plus commune et infiniment plus désolante qu’est la peur de l’exclusion : la même peur, précisément, qu’ils infligeaient à leur maître. Le paradoxe eût fait sourire Lacan, s’il n’en avait été la victime désignée.
On pourrait dire, avec un trait d’humour que Lacan lui-même n’eût peut-être pas désavoué, que ses disciples accomplirent là la démonstration clinique la plus parfaite de toute leur formation : ils répétèrent, au niveau institutionnel, exactement la structure de la névrose qu’ils étaient censés traiter : sacrifier le désir à la demande de reconnaissance de l’Autre. Le symptôme, comme toujours, parlait plus vrai que le discours savant.
La réponse de Lacan à cette trahison fut à la mesure du personnage : souveraine et fondatrice. En novembre 1964, il créa l’École Freudienne de Paris, institution nouvelle dont il se proclama seul fondateur, et où il institua la passe qui est une procédure inédite par laquelle un analyste témoigne devant ses pairs du moment de sa propre fin d’analyse. C’est une réponse d’une audace théorique remarquable : là où l’IPA répondait par le conformisme et la standardisation, Lacan répondait par l’invention, par le retour à Freud, par l’ouverture vers la linguistique, la logique, la topologie. Il fit de son excommunication la condition même de sa liberté ! La dissolution qu’il infligerait lui-même à cette École en 1980, seize ans plus tard, n’est que le prolongement de cette même logique : nulle institution ne doit survivre à sa vérité.
Mais les ennemis intérieurs de la psychanalyse lacanienne ne disparurent point avec la fondation de l’EFP. Bien au contraire, ils se multiplièrent et se diversifièrent, prenant les formes les plus variées et les plus insidieuses. Il y eut d’abord les disciples trop fidèles : ceux qui, transformant l’enseignement du maître en catéchisme, le momifièrent bien mieux que l’IPA n’aurait pu le faire. Ces zélateurs du signifiant, ces scribes du graphe du désir, ces officiers du grand Autre, qui récitaient Lacan sans le comprendre et condamnaient avec fureur quiconque s’avisait d’un écart d’interprétation : ils accomplirent, sub conditione de leur dévotion apparente, le plus sûr travail de destruction qui soit. Car une pensée vivante ne survit pas à ses hagiographes. Il y eut ensuite les dissidents de la seconde génération : ceux qui, ayant reçu l’enseignement, le retournèrent contre son auteur avec les armes mêmes qu’il leur avait données. Je pense ici aux conflits qui déchirèrent l’École de la Cause Freudienne après 1981, à ces luttes de succession où des analystes brillants se disputèrent l’héritage avec une âpreté qui eût stupéfié leur maître, ou l’eût au contraire fort peu surpris, lui qui savait mieux que quiconque ce que le désir fait aux hommes quand il prend la forme du pouvoir institutionnel. Ces querelles, entre Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et gardien jaloux de ses séminaires, et les diverses chapelles dissidentes qui se réclamaient d’une authenticité supérieure, constituent le chapitre le plus mélancolique de cette histoire. L’authenticité, dans ces joutes, servait presque toujours d’étendard à des ambitions qui n’avaient d’authentique que leur violence.
Que reste-t-il, au bout de ce parcours tourmenté, de l’œuvre de Lacan ? Une pensée que ses ennemis extérieurs n’ont pas réussi à étouffer, et que ses ennemis intérieurs n’ont pas réussi à épuiser. Les séminaires, ces vingt-sept années d’enseignement oral retranscrits et publiés avec un soin qui fut lui-même source de controverses inépuisables, demeurent un monument de la pensée du vingtième siècle, que l’on soit ou non convaincu de leur validité clinique. La question n’est d’ailleurs pas de savoir si Lacan avait raison ou tort sur tel ou tel point de technique mais de comprendre ce qu’il y a de profondément révélateur dans le fait qu’une institution fondée pour transmettre la découverte freudienne ait cru pouvoir régler cette question par décret administratif. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : toute institution porte en elle le germe de sa propre trahison envers la vérité qui lui a donné naissance.
Que la psychanalyse ait survécu à ses propres guerres intestines est déjà, en soi, un prodige ! Mais peut-on véritablement « survivre » à une trahison de l’intérieur, ou bien ce qui subsiste après elle n’est-il pas quelque chose de fondamentalement différent de ce qui existait avant ?
Il me revient, en achevant cette disgression, une pensée qui m’est longtemps restée obscure et qui s’éclaire peut-être maintenant d’une lumière singulière : si Lacan fut « excommunié », c’est qu’il avait touché, dans la pratique analytique, quelque chose d’insupportable non pas tant à l’institution qu’à la condition humaine elle-même cette vérité que l’on ne peut pas entendre trop longtemps, et qu’il faut interrompre avant qu’elle ne soit complète. La séance courte, au fond, n’était peut-être pas une technique parmi d’autres : elle était la mise en acte d’une conviction métaphysique, à savoir que la vérité, si elle arrive, arrive toujours à l’improviste, toujours trop tôt, toujours au moment où l’on ne s’y attend pas et que prolonger la séance au-delà de ce moment, c’est non pas accueillir la vérité mais se donner l’illusion confortable de la chercher. Ce qui nous laisse avec ce vertige : et si les ennemis intérieurs de la psychanalyse lacanienne n’avaient pas été ses disciples défaillants, ni ses successeurs querelleurs, ni même l’IPA avec son code de bonne conduite, mais la vérité elle-même, qui résiste à tout système, à tout enseignement, à toute transmission, et que la psychanalyse, plus que toute autre discipline, a l’insigne mérite d’avoir appris à ne jamais tout à fait atteindre ?
A très bientôt mes très chers lecteurs ! Nous poursuivrons notre parcours dans le paysage houleux des détracteurs de la psychanalyse.