Le cas Michel Onfray : le curateur de la psychanalyse
Mes chers lecteurs,
Nous allons nous pencher quelque peu sur la pensée d’ un homme plus que connu dans les sphères de la pensée francophone : le célèbre et redoutable Michel Onfray.
Je tiens d’ abord à vous préciser que la présente réflexion constitue la première partie d’ un commentaire en quatre parties qui va analyser quelque peu les raisons profondes de l’ opposition de Michel Onfray au corpus psychanalytique. Mes chers lecteurs, il est des phrases qui, par leur simple énoncé, ouvrent des abîmes de réflexion sur la structure même de notre modernité intellectuelle. “Première partie : Quels sont les fondements philosophiques de la pensée de Michel Onfray, grand opposant à la psychanalyse ?” Cette interrogation ne se contente pas de poser un cadre de travail académique ; elle invoque le spectre d’une lutte titanique entre la raison matérielle et les mythologies de l’âme. Pour comprendre Onfray, il faut accepter de descendre dans la cave des présupposés, là où le corps impose sa loi au silence des concepts. Onfray ne s’oppose pas à Freud par simple goût de la polémique, mais par une nécessité viscérale de cohérence avec une lignée de pensée qui refuse de voir dans l’homme un mystère théologique déguisé en science. Sa pensée plonge ses racines dans un terreau spécifique : l’hédonisme, le matérialisme et une certaine forme d’anarchisme aristocratique. C’est avec clarté que l’on peut constater que son rejet de la psychanalyse n’est pas un accident de parcours, mais le prolongement logique d’une ontologie où la chair, et non l’inconscient, occupe le centre de la scène. Il y a chez lui cette volonté de restaurer une sagesse antique, celle de l’épicurisme et du cynisme, face à ce qu’il perçoit comme une nouvelle religion séculière.
Quelle place reste-t-il alors pour le désir s’il n’est plus ce rébus complexe que l’on déchiffre dans le demi-jour d’un cabinet feutré ? Pour Onfray, le désir est une force bio-chimique, une impulsion vitale qui n’a nul besoin du roman familial freudien pour s’exprimer. Il prône une éthique de la jouissance qui se heurte frontalement à la structure même de la cure. Il est bien clair et évident que l’idée d’un inconscient structuré comme un langage lui semble être une abstraction inutile, un détour sémantique pour éviter de regarder en face la finitude de notre condition biologique. Freud, dans cette perspective, n’est qu’un prêtre qui a remplacé le confessionnal par le divan ! Cette hostilité est d’une sincérité presque brutale. Elle s’appuie sur une lecture scrupuleuse, parfois féroce, des textes et de la vie du fondateur de la psychanalyse, cherchant à débusquer derrière la théorie les compromissions d’un homme avec son temps et ses propres névroses. Est-ce là une trahison de la science ou une libération de la pensée ? Onfray utilise le marteau de Nietzsche non pas pour détruire gratuitement, mais pour sonder la sonorité des idoles. Si la psychanalyse sonne creux sous ses coups, c’est qu’elle a, selon lui, perdu son contact avec la réalité matérielle du monde. Il préfère les plaisirs simples et les douleurs identifiables aux tourments obscurs d’un complexe d’Œdipe qu’il juge être une invention culturelle plutôt qu’une réalité psychique universelle. Cette posture n’est pas sans risques, car elle évacue parfois la complexité des silences de l’âme humaine au profit d’une clarté solaire qui peut aveugler.
Dans le cadre de cette opposition, il convient de noter que l’auteur du Crépuscule d’une idole s’inscrit dans une tradition de la contre-histoire. Il ne s’agit pas seulement de contester Freud, mais de réhabiliter tous ceux que l’histoire officielle de la philosophie a laissés sur le bord du chemin : les atomistes, les libertins, les matérialistes du dix-huitième siècle comme La Mettrie ou d’Holbach. Pour lui, la psychanalyse est l’ultime avatar du platonisme, cette maladie qui consiste à préférer l’idée à la chose, le symbole à la sensation. Il s’agit de dégonfler les baudruches de la métaphysique. Onfray rêve d’une psychologie qui serait une physiologie de l’esprit. D’ailleurs, si l’on regarde de plus près, n’est-il pas ironique qu’un homme qui prône la libération des corps passe autant de temps à disséquer des livres ? Le contraste est frappant entre la luxuriance des jardins épicuriens qu’il appelle de ses vœux et l’austérité de sa discipline de travail. On peut remarquer avec aisance que sa méthode est celle d’un moine soldat de l’athéisme, un homme qui vit au milieu des piles de papier pour nous dire que la vie est ailleurs, dans le vin, l’amitié et la caresse. Il y a une certaine poésie dans cette contradiction. Sa haine pour la psychanalyse est une haine amoureuse pour la vérité des faits. Il traque l’erreur avec une gourmandise qui rappelle celle des inquisiteurs qu’il dénonce par ailleurs. Mais c’est une inquisition au service du plein air. Il veut que nous sortions des chambres obscures de nos enfances fantasmées pour embrasser la lumière du présent.
La pensée de Michel Onfray fonctionne comme un miroir brisé où chaque éclat renvoie une image différente de l’homme, débarrassée de ses oripeaux mystiques. Il refuse la profondeur si celle-ci sert de cache-sexe à l’impuissance. Son matérialisme est un engagement de chaque instant. Pourquoi chercher dans le passé les raisons d’un malheur qui trouve sa source dans une mauvaise alimentation ou un manque de sommeil ? Cette approche simplifie le monde, certes, mais elle le rend aussi plus maniable, plus habitable. Elle redonne à l’individu une souveraineté que la psychanalyse lui aurait ravie en le soumettant aux caprices de son inconscient. Cependant, cette victoire de la volonté sur l’ombre laisse parfois un goût de cendre. En évacuant le tragique de l’inconscient, Onfray ne risque-t-il pas de transformer l’existence en une mécanique parfaitement huilée mais dépourvue de son mystère essentiel ? Qu’est-ce à dire ? Que la vérité de l’homme se trouve peut-être précisément dans ce qui lui échappe. Le paradoxe final de cette lutte contre l’ombre est que le philosophe, à force de vouloir tout éclairer, finit par créer sa propre obscurité, une zone de silence où le cri de l’âme est étouffé par le bourdonnement des cellules. En fin de compte, si le corps est le fondement de tout, alors la philosophie elle-même n’est qu’un spasme de la matière qui tente désespérément de se comprendre sans jamais y parvenir, car pour se voir, il faut un retrait, un vide, une absence que le matérialisme pur ne peut, par définition, jamais concevoir sans se nier lui-même.