Le cas Jacques van Rillaer : un farouche opposant au corpus lacanien
Mes chers lecteurs,
Jacques Van Rillaer s’est éteint en 2025, emportant avec lui une voix qui résonnait depuis des décennies dans les couloirs feutrés de l’université et sur les pages jaunies des revues spécialisées. Psychologue belge de formation, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, cet homme au regard perçant et à la plume acérée avait fait de la critique du lacanisme son combat intellectuel majeur. Sa disparition marque la fin d’une époque où certains universitaires osaient encore s’attaquer frontalement aux monuments sacrés de la pensée française, quitte à s’attirer les foudres des gardiens du temple psychanalytique! Van Rillaer n’était pas simplement un contradicteur parmi d’autres dans le vaste théâtre des idées ; il incarnait cette figure rare du scientifique rigoureux qui refuse de courber l’échine devant l’intimidation intellectuelle. Formé aux méthodes expérimentales, nourri de lectures anglophones que beaucoup de ses contemporains francophones dédaignaient, il appartenait à cette génération qui croyait encore que la psychologie pouvait et devait se constituer comme science véritable, débarrassée des séductions littéraires et des obscurités délibérées.
Mais qui était réellement cet homme dont le nom demeure largement inconnu du grand public, alors même que ses écrits ont irrigué la pensée critique en psychologie pendant près d’un demi-siècle? Van Rillaer ne cherchait nullement la célébrité médiatique, préférant le travail patient de documentation et d’argumentation à l’éclat des polémiques télévisées. Il appert que son parcours intellectuel s’inscrivait dans une tradition rationaliste que l’on pourrait faire remonter aux Lumières, cette confiance dans la capacité de la raison humaine à démêler le vrai du faux, le substantiel du fumeux. Né dans une Belgique encore marquée par les clivages idéologiques de l’après-guerre, il avait choisi la voie universitaire à une époque où la psychanalyse française rayonnait sur l’ensemble de l’Europe continentale avec une autorité quasi pontificale. Pourtant, dès ses premières lectures de Lacan, le jeune chercheur avait ressenti un malaise profond face à cette écriture labyrinthique, à ces néologismes baroques, à cette manière de transformer chaque concept en énigme sphingienne.
Le corpus lacanien, mes chers lecteurs, ne ressemble à aucun autre édifice théorique dans l’histoire des sciences humaines. Construit sur plusieurs décennies à travers des séminaires hebdomadaires, publié sous forme d’Écrits souvent impénétrables, enrichi de références à la topologie mathématique, à la linguistique structurale, à la philosophie hégélienne, il constitue un monument d’une densité et d’une obscurité qui ont fasciné des générations d’intellectuels. Jacques Lacan lui-même cultivait délibérément cette opacité, considérant que la vérité analytique ne pouvait se transmettre par le langage ordinaire mais exigeait un style oraculaire, une parole énigmatique qui mettait l’auditeur ou le lecteur en position d’analysant. Van Rillaer, formé aux exigences de clarté de la démarche scientifique, ne pouvait qu’être horrifié par ce qu’il percevait comme une imposture intellectuelle magnifiquement orchestrée. Comment une discipline qui prétendait soigner des souffrances psychiques pouvait-elle s’autoriser un tel hermétisme? N’était-ce pas précisément le signe qu’elle cherchait à échapper à toute évaluation critique, à toute mise à l’épreuve empirique?
La critique de Van Rillaer ne portait pas uniquement sur le style labyrinthique de Lacan, bien que cet aspect l’exaspérât au plus haut point. Elle visait le cœur même de l’entreprise lacanienne : l’absence totale de validation empirique, le recours systématique à des jeux de mots présentés comme des révélations conceptuelles, l’utilisation abusive de notions mathématiques sans rigueur démonstrative, et surtout cette prétention à détenir une vérité sur l’inconscient qui échapperait par nature à toute vérification. C’est avec clarté que l’on peut constater que Van Rillaer appartenait à cette tradition poppérienne qui considère qu’une théorie non réfutable n’est pas scientifique. Or, le lacanisme, dans son génie protéiforme, semblait avoir été conçu précisément pour échapper à toute réfutation possible : chaque objection pouvait être retournée, chaque critique absorbée comme manifestation même de la résistance inconsciente de celui qui l’émettait.
Van Rillaer ne combattait pas à mains nues. Il s’était doté d’un arsenal intellectuel impressionnant, puisant dans les travaux de la psychologie scientifique anglo-saxonne, dans les recherches sur l’efficacité thérapeutique, dans l’épistémologie contemporaine. Ses livres, dont « Les illusions de la psychanalyse » publié en 1980, constituaient des réquisitoires méthodiques où chaque affirmation lacanienne était passée au crible de l’examen rationnel. Avec une patience de bénédictin, il démontrait que les prétendues découvertes de Lacan n’étaient souvent que des reformulations ésotériques de banalités psychologiques connues, ou pire encore, des énoncés vides de sens maquillés en profondeurs abyssales. Le contraire eût été étonnant de la part d’un homme qui consacrait ses séminaires universitaires à enseigner les thérapies comportementales et cognitives, ceteris paribus ces approches qui osaient mesurer leurs résultats, évaluer leurs protocoles, admettre leurs échecs.
Pourtant, la position de Van Rillaer n’était pas celle d’un positiviste naïf qui aurait cru que seule la mesure quantitative possédait une légitimité scientifique. Il reconnaissait volontiers la complexité du psychisme humain, l’importance des processus inconscients, la nécessité d’une écoute clinique attentive. Ce qui le révoltait, c’était l’imposture de ceux qui transformaient ces légitimes exigences en prétexte pour s’affranchir de toute rigueur méthodologique! Sa critique du lacanisme s’inscrivait dans une bataille plus large contre toutes les formes de pensée magique déguisées en science, contre ce qu’il nommait les « psychothérapies irrationnelles ». Dans ses cours, dont j’ai eu l’occasion de consulter quelques enregistrements datant des années 1990, il maniait l’ironie avec une dextérité toute voltairienne, citant des passages des Écrits de Lacan avant de demander innocemment à ses étudiants : « Quelqu’un peut-il m’expliquer ce que cela signifie concrètement ? » Le silence qui suivait immanquablement valait tous les argumentaires.
Comment les milieux psychanalytiques ont-ils réagi aux attaques de Van Rillaer? Avec un mélange prévisible de mépris hautain et d’ignorance délibérée. Dans l’univers lacanien parisien, le psychologue belge était perçu comme un esprit obtus, incapable de saisir les subtilités du symbolique et de l’imaginaire, prisonnier d’un scientisme borné. Ses livres étaient rarement recensés dans les revues psychanalytiques, et quand ils l’étaient, c’était pour être prestement évacués comme manifestations d’une incompréhension fondamentale. Cette stratégie du silence méprisant n’était pas spécifique à Van Rillaer : elle avait déjà été appliquée à tous ceux qui avaient osé questionner les dogmes psychanalytiques, d’Adolf Grünbaum à Jacques Bouveresse.
Néanmoins, dans les départements de psychologie scientifique, particulièrement dans le monde anglo-saxon et dans certaines universités d’Europe du Nord, Van Rillaer était respecté comme un penseur rigoureux qui avait eu le courage d’affronter l’hégémonie culturelle du lacanisme en terre francophone. Ses articles étaient traduits, ses arguments repris et développés par d’autres chercheurs qui partageaient son scepticisme face aux prétentions thérapeutiques de la psychanalyse. Il va sans dire que cette reconnaissance internationale ne compensait guère le poids du mépris parisien, car dans le petit monde des intellectuels francophones, c’est encore et toujours Paris qui distribue les brevets de légitimité. Van Rillaer le savait, et avait choisi d’assumer cette marginalité, préférant l’honnêteté intellectuelle à la respectabilité mondaine.
Quel legs laisse aujourd’hui Jacques Van Rillaer? La question mérite d’être posée sans détours. D’un côté, il a indéniablement contribué à maintenir vivante une tradition critique envers la psychanalyse à une époque où celle-ci semblait intellectuellement intouchable dans l’espace francophone. Ses ouvrages continuent d’être lus par les étudiants en psychologie qui cherchent à comprendre les limites épistémologiques de l’approche psychanalytique. Il appert que ses travaux de vulgarisation sur les thérapies cognitivo-comportementales ont également joué un rôle non négligeable dans la diffusion de ces approches en Belgique et en France, même si son nom reste moins connu que celui des grands théoriciens de ces méthodes.
D’un autre côté, force est de reconnaître que le lacanisme n’a guère été ébranlé par les critiques de Van Rillaer. Les instituts de formation psychanalytique continuent de former des praticiens selon les principes lacaniens, les cabinets d’analystes ne désemplissent pas, les Écrits de Lacan continuent d’être commentés dans les séminaires universitaires de philosophie et de littérature. Dans le cadre de ce que l’on pourrait nommer la « guerre des psychothérapies », Van Rillaer n’a remporté qu’une victoire partielle : il a convaincu ceux qui étaient déjà prédisposés au scepticisme, mais n’a guère entamé la conviction des croyants. Peut-être est-ce là le destin de toute critique rationaliste face aux systèmes de pensée qui tirent leur force non de leur vérifiabilité mais de leur capacité à produire du sens existentiel?
On imagine sans peine la solitude intellectuelle de Van Rillaer durant ces décennies de combat. Combattre un édifice théorique aussi prestigieux que le lacanisme, c’était s’exposer à l’incompréhension, parfois même à l’hostilité de ses propres collègues. Dans les congrès de psychologie, il devait souvent affronter des auditoires partagés entre ceux qui l’applaudissaient discrètement et ceux qui le considéraient comme un iconoclaste dangereux. Cette position d’éternel outsider, de franc-tireur académique, exige une force de caractère peu commune. Van Rillaer la possédait manifestement, puisqu’il n’a jamais renoncé à ses convictions malgré le poids des modes intellectuelles et la tentation du conformisme.
Pourquoi Lacan écrivait-il de manière aussi hermétique? Cette interrogation a hanté Van Rillaer tout au long de sa carrière. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : soit Lacan était incapable d’exprimer clairement sa pensée, ce qui semble peu probable pour un homme de son intelligence, soit il choisissait délibérément l’obscurité comme stratégie discursive. Van Rillaer penchait évidemment pour la seconde hypothèse. L’obscurité servait de protection : elle rendait la critique difficile puisqu’on pouvait toujours rétorquer que l’objecteur n’avait « pas compris ». Elle créait également une aura de profondeur mystérieuse qui fascinait les disciples en quête d’un maître spirituel autant que d’un théoricien de l’inconscient. N’est-ce pas une forme subtile de manipulation intellectuelle que de cultiver délibérément l’incompréhensibilité?
Van Rillaer insistait sur une distinction fondamentale que les lacaniens refusaient obstinément d’admettre : la psychanalyse, telle que pratiquée et théorisée par Lacan, relevait davantage de la littérature spéculative que de la science empirique. Cela ne signifiait nullement qu’elle était dépourvue de valeur – la littérature et la philosophie ont leur grandeur propre – mais qu’elle ne pouvait prétendre au statut de connaissance vérifiable sur le fonctionnement de l’esprit humain. Cette confusion des genres, selon Van Rillaer, constituait le péché originel du lacanisme : vouloir être simultanément une pratique thérapeutique, une théorie scientifique, une philosophie du sujet et une herméneutique culturelle, sans accepter les contraintes méthodologiques d’aucune de ces disciplines. On peut remarquer avec aisance que cette hybridation générique, loin d’être perçue comme un vice par les lacaniens, était revendiquée comme la marque de leur supériorité : n’avaient-ils pas dépassé les clivages étroits entre les savoirs?
Comment expliquer que le lacanisme ait survécu à toutes les critiques, y compris celles, méthodiques et documentées, de Van Rillaer? Cette question nous ramène à un mystère plus vaste : pourquoi certaines théories continuent-elles de prospérer indépendamment de leur validation empirique? Une hypothèse serait que le lacanisme répond à des besoins qui ne sont pas de l’ordre de la connaissance scientifique mais de la quête de sens. Dans une époque désenchantée, où les grands récits métaphysiques se sont effondrés, la psychanalyse lacanienne offre une grille de lecture totalisante de l’existence humaine, une promesse d’élucidation du désir et de la jouissance, une initiation à des mystères qui donnent de la profondeur à nos vies apparemment triviales. Van Rillaer, avec sa rigueur de scientifique, ne pouvait qu’être aveugle à cette dimension quasi religieuse du lacanisme. Ou peut-être la percevait-il trop bien, et c’était précisément cela qu’il combattait : la transformation de la souffrance psychique en matière à spéculation métaphysique, au lieu de la traiter avec les outils les plus efficaces disponibles. Je pense que cette tension entre l’exigence de vérité et le besoin de sens constitue le nœud insoluble de tout le débat.
Il existe une certaine ironie dans le fait que Van Rillaer soit mort en 2025, à une époque où la psychanalyse lacanienne connaît un regain d’intérêt chez les jeunes intellectuels en quête de radicalité théorique. Comme si son combat de toute une vie avait été vain. Mais peut-être cette lecture est-elle trop pessimiste. Les idées ont leur temporalité propre, et ce qui semble triompher à un moment donné peut s’effondrer à un autre. La psychanalyse freudienne a dominé la psychiatrie américaine pendant des décennies avant d’être balayée par la révolution des neurosciences et des psychotropes. Qui peut dire si, dans cinquante ans, le lacanisme n’apparaîtra pas comme une curiosité historique, un moment fascinant mais révolu de l’histoire intellectuelle française? Van Rillaer, modestement, plantait des graines d’incertitude dans un champ de certitudes doctrinales. Ces graines germeront peut-être lorsque les conditions seront plus favorables.
Voici donc le paradoxe ultime qui émerge de la contemplation de cette vie consacrée à la critique du lacanisme : Van Rillaer a passé des décennies à démontrer l’inanité théorique et l’inefficacité thérapeutique de la psychanalyse lacanienne, armé de tous les outils de la raison scientifique, et pourtant son adversaire demeure florissant, peut-être même renforcé par la résistance qu’on lui oppose. Ne faudrait-il pas en conclure que la raison est impuissante face à ce qui relève de la croyance, que le désir de vérité objective ne peut rien contre le besoin de vérité subjective, et qu’il existe dans l’humain une part irréductiblement rétive à la clarification rationnelle – exactement ce que prétendaient, au fond, les lacaniens? En combattant l’obscurantisme lacanien, Van Rillaer n’a-t-il pas involontairement démontré la justesse de la thèse lacanienne selon laquelle le réel échappe toujours au symbolique, que la vérité ne peut se dire qu’à moitié, que l’inconscient résiste structurellement à toute tentative de le réduire à la transparence de la conscience? Si tel est le cas, l’œuvre critique de Van Rillaer se renverse en son contraire et devient, malgré elle, une confirmation paradoxale de ce qu’elle cherchait à réfuter : monument involontaire érigé à la gloire de son adversaire par le sceptique qui croyait le démolir.
Paix à son âme.
Mes chers lecteurs,
Dès la semaine prochaine, nous continuerons notre revue des ennemis critiques de la psychanalyse. Merci pour votre écoute et à très bientôt !