La réponse de Lacan à Wittgenstein.
Mes chers lecteurs,
Il semble d’abord que l’auteur du Tractatus ne puisse être pris en défaut par un psychanalyste, celui-ci n’ayant affaire qu’à des paroles qui se dérobent. Il semble encore que la proposition qui prescrit de taire ce dont on ne peut parler rejoigne la réserve de l’analyste, assis derrière le divan sans rien affirmer. Il semble, de surcroît, que réduire le vrai à la tautologie revienne à faire place à l’inconscient, qui ne dit jamais rien de neuf.
Mais le séminaire de 1969, le séminaire numéro dix-sept, parle, et c’est contre ce silence qu’il parle.
Il me semble qu’il faut d’abord distinguer ce que le logicien accomplit de ce qu’il croit accomplir. Ce qu’il accomplit, Lacan le reconnaît sans marchander, dans ce séminaire qu’il intitula L’envers de la psychanalyse et qu’il prononça en un temps où l’Université elle-même vacillait sous des pavés à peine refroidis. Le Tractatus pose que le monde est tout ce qui arrive, que la proposition n’a de sens qu’à figurer un fait, et que les propositions de la logique, n’étant que tautologies, ne disent rien ; de sorte que le vrai, poursuivi jusqu’en son dernier retranchement, se trouve réduit à ce qui s’articule sans reste. Mais ce qu’il croit accomplir, sauver la vérité en la purifiant de tout ce qui n’est pas elle, se retourne contre lui, et c’est là que porte la critique. Car l’opération exige qu’on retranche de la proposition celui qui la profère : le sujet, dit le Tractatus lui-même, n’appartient pas au monde, il en est la limite. Or Lacan, qui avait passé deux décennies à soutenir que l’énonciation ne se laisse jamais résorber dans l’énoncé, voit dans ce retranchement non une ascèse mais une forclusion, c’est-à-dire ce rejet hors du symbolique par lequel il caractérisait la structure de la psychose. Il appert que le mot de férocité psychotique, dont il qualifie la démarche (en ajoutant que le fameux rasoir d’Occam paraît, auprès d’elle, bien émoussé), n’est point une injure jetée au philosophe, mais le nom clinique d’une position : celle d’un discours qui prétend dire tout le vrai en se passant de qui le dit. Quelle vérité demeure, lorsque nul ne la soutient ? La réponse lacanienne, qui court à travers tout le séminaire, est que la vérité ne peut que se mi-dire. Elle occupe, dans la ronde des quatre discours, une place d’où elle agit sans jamais s’énoncer tout entière, et il n’est point de métalangage d’où l’on pourrait, la jugeant du dehors, la déclarer achevée. Sur ce dernier point le logicien s’accorde avec l’analyste, puisqu’il refuse lui aussi de parler du langage depuis un lieu qui lui serait extérieur ; mais il en tire la conclusion inverse, et là où l’un fait du manque le ressort même de la parole, l’autre en fait la frontière au-delà de laquelle il convient de se taire. Je rappellerai ici ce qu’enseignait Aristote au livre Gamma de sa Métaphysique : l’être se dit en plusieurs sens, et cette pluralité, loin d’être une confusion à réduire, est la condition même sous laquelle on peut en parler. Le Tractatus, ne retenant de l’être que le fait et du dire que la figure, ramène à un seul sens ce qui se disait en plusieurs ; et c’est cette univocité, sub conditione qu’on la prenne au sérieux, qui laisse hors du monde tout ce qui, dans la parole humaine, vise autre chose qu’un état de choses : la plainte, la demande, le mot d’esprit, le lapsus. Combien la logique devient étroite, lorsqu’elle ne veut plus entendre que ce qui ne ment pas !
Aux objections, la réponse se tire de ce qui précède. Que l’analyste et le logicien se défient des paroles pleines, je l’accorde ; mais l’un se défie pour mieux écouter, l’autre pour s’en dispenser. Le silence du divan, d’ailleurs, n’est pas celui de la septième proposition : le premier est une place laissée vide afin qu’un autre y vienne parler, le second une porte fermée sur ce qui ne se laisse pas figurer, et que Lacan les ait distingués, le contraire eût été étonnant. Quant à la tautologie, l’inconscient répète, certes ; mais la répétition freudienne n’est pas l’identité logique, puisqu’en revenant au même elle produit une perte, ce reste que le séminaire nomme plus-de-jouir et qu’aucune table de vérité n’inscrit dans ses colonnes. Faut-il donc compter Wittgenstein parmi les adversaires de la psychanalyse ? Nullement, et l’on sent, à la façon dont Lacan s’attarde sur ce petit livre, l’estime due aux pensées assez rigoureuses pour aller jusqu’au point où elles se défont. Quelle leçon que celle d’un homme qui, ayant cru tout dire, s’en alla enseigner aux enfants des villages autrichiens !
Peut-être, mes chers lecteurs, le plus fidèle lecteur du Tractatus fut-il celui qui le jugea fou : qui condamne un silence lui prête une voix, et ce qu’on fait taire ne cesse plus de se dire.
A très bientôt mes chers amis !