Qui sont les principaux opposants français à la psychanalyse ?
Mes chers lecteurs,
Les principaux opposants français à la psychanalyse forment un ensemble intellectuel plus diversifié qu’on ne pourrait le soupçonner au premier abord. Jacques Van Rillaer, psychologue belge francophone, figure parmi les critiques les plus connus, ayant pratiqué lui-même la psychanalyse durant une dizaine d’années avant de devenir très critique envers le freudisme. Son ouvrage Les Illusions de la psychanalyse publié en 1980, puis réédité en 2022 sous le titre Les Désillusions de la psychanalyse, examine de façon méthodique la théorie freudienne.
Le philosophe Michel Onfray a publié en 2010 Le Crépuscule d’une idole, un ouvrage volumineux contestant la psychanalyse freudienne comme psychologie-littéraire donc non scientifique, après avoir lu l’œuvre complète de Freud aux Presses universitaires de France. Le livre a rencontré un succès commercial important avec environ 150 000 exemplaires vendus, dont 100 000 les deux premières semaines ! Elisabeth Roudinesco a répondu dans Pourquoi tant de haine, affirmant que l’ouvrage d’Onfray est truffé d’erreurs et véhicule d’anciennes rumeurs. Van Rillaer a publié une défense d’Onfray en pointant ce qu’il estime être de nombreuses erreurs factuelles dans l’ouvrage d’Elisabeth Roudinesco.
La publication la plus controversée reste sans doute Le Livre noir de la psychanalyse paru en septembre 2005 sous la direction de Catherine Meyer, rassemblant quarante contributions d’auteurs de diverses nationalités et de plusieurs champs disciplinaires dans une perspective critique de la psychanalyse. Les critiques portent notamment sur l’histoire de la psychanalyse, la scientificité des théories de Freud et mettent en avant des échecs thérapeutiques. Parmi les contributeurs principaux, on trouve Mikkel Borch-Jacobsen, historien de la psychanalyse, Jean Cottraux, psychiatre, et Didier Pleux, psychothérapeute. D’autres personnalités comme Pierre Janet apparaissent dans l’histoire de la discipline comme précurseurs ayant subi, selon certains, une forme d’injustice historiographique.
Il appert que les opposants à la psychanalyse se recrutent dans des milieux très variés. Le rapport de l’Inserm publié en 2004 a examiné 16 troubles et pour 15 d’entre eux, les thérapies cognitivo-comportementales sont apparues comme le mode psychothérapeutique le plus efficace. Cette expertise a soulevé une polémique considérable dans les médias, opposant défenseurs et adversaires de la psychanalyse. Dans le cadre de ces débats académiques et publics, certaines discussions ont également concerné la réglementation du titre de psychothérapeute, avec l’Amendement Accoyer qui visait à appeler comme exigence première à la pratique des psychothérapies l’acquisition par la théorie et par la clinique des connaissances en psychopathologie.
Les arguments developpés par ces opposants reposent sur plusieurs axes. Adolf Grünbaum argumente sur le fait que Freud n’a jamais fourni de preuve inductivement valide de ses théories au niveau organique et physiologique. Frank Cioffi considère la psychanalyse comme une pseudo-science parce qu’elle serait une théorie de mauvaise foi, avec silence sur les réfutations, invocation de confirmations imaginaires, manipulation des données. Certains critiques évoquent également des problèmes méthodologiques dans les cas cliniques présentés par Freud comme preuves de ses théories. On peut remarquer avec aisance que ces critiques touchent aussi bien la dimension épistémologique que thérapeutique de la discipline freudienne.
Il est bien évident que la France occupe une position singulière dans ce paysage international. Catherine Meyer affirme que la France et l’Argentine sont les pays les plus freudiens au monde, et selon l’historien de la médecine Edward Shorter, la pratique de l’analyse freudienne s’est démodée dans une grande partie du monde et le déclin inexorable de la psychanalyse n’épargne que la France et l’Argentine. Cette situation particulière explique peut-être l’intensité des débats hexagonaux sur le sujet, où les enjeux dépassent largement le cadre strictement scientifique pour toucher à des questions de pouvoir institutionnel, de formation universitaire et de pratique clinique. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la controverse autour de la psychanalyse en France ne se limite pas à un débat scientifique mais engage des dimensions politiques, économiques et corporatistes complexes. L’existence d’un Groupe de Contact réunissant plusieurs sociétés de psychanalystes témoigne d’une organisation défensive face aux remises en question. Les réponses aux critiques, comme l’Anti-Livre noir de la psychanalyse dirigé par Jacques-Alain Miller, montrent que le milieu psychanalytique ne reste pas passif face aux attaques dont il fait l’objet.
Pourtant, au-delà des polémiques et des accusations réciproques, la question la plus troublante demeure peut-être celle-ci : et si la critique de la psychanalyse, en cherchant à établir une vérité scientifique univoque sur le psychisme humain, ne reproduisait pas précisément ce qu’elle reproche à son adversaire, à savoir une forme de dogmatisme inversé ? Car il est possible que la tension entre expérience subjective et mesure objective, entre narration singulière et protocole standardisé, entre écoute et évaluation, constitue moins un problème à résoudre qu’un paradoxe fondamental de toute tentative de comprendre et soigner la souffrance psychique, paradoxe qui survivrait à la disparition de Freud comme à celle de ses détracteurs.