Quand le physicien Alain Sokal croit tenir la psychanalyse !
Mes chers lecteurs,
Nous continuons notre petit tour des principaux opposants à l’ édifice conceptuel ainsi qu’ à la pratique élaborés par Jacques Lacan. Et, en l’ occurence, les accusations d’Alain Sokal contre Jacques Lacan méritent d’être examinées avec la rigueur dont elles se réclament elles-mêmes. On notera au passage que celles-ci sont assez gratinées !
En 1996, le physicien américain Alain Sokal fit paraître, dans la revue Social Text, un article délibérément absurde, truffé de références pseudo-scientifiques, afin de démontrer que certains milieux académiques des humanités acceptaient sans discernement tout texte jonché de terminologie savante. Fort de ce canular, Sokal publia ensuite, en collaboration avec Jean Bricmont, Impostures intellectuelles , ouvrage rédigé en 1997, dans lequel il s’en prit nommément à Jacques Lacan. L’objection centrale qu’il formula tient en quelques propositions : Lacan emploierait des concepts issus de la topologie mathématique (tore, surface de cross-cap, nœud borroméen) sans que ces emprunts obéissent à la moindre nécessité démonstrative ; les formules mathématiques seraient convoquées comme des ornements rhétoriques, étrangères à toute opération de calcul ou de preuve ; et les analogies établies entre structures topologiques et structures psychiques resteraient fondamentalement métaphoriques, c’est-à-dire dépourvues de la contrainte formelle qui seule légitime, aux yeux du physicien, l’usage du langage mathématique. Il appert que cette critique, formulée avec une précision certaine, repose néanmoins sur une prémisse que Sokal ne discute jamais : l’idée que le seul usage légitime des mathématiques est l’usage quantitatif et prédictif propre aux sciences de la nature.
Quelle étrangeté que de prétendre dicter à la pensée les conditions de son propre droit à l’emprunt conceptuel !
Pour comprendre l’usage que Lacan fait de la topologie, il faut d’abord accepter de distinguer deux régimes d’intelligibilité du concept mathématique. Le premier, auquel Sokal reste fidèle, est le régime de la formalisation quantitative : une équation vaut parce qu’elle prédit un résultat mesurable, parce qu’elle contraint des grandeurs dans un espace métrique. Le second régime, que la tradition structurale a exploré bien avant Lacan (et l’on pense ici à Claude Lévi-Strauss convoquant la théorie des groupes, ou à Roman Jakobson s’appuyant sur la phonologie différentielle ), est le régime de la formalisation qualitative ou relationnelle : une structure mathématique y vaut non point pour ses propriétés métriques, mais pour les relations d’ordre, d’enveloppement, de frontière, de continuité qu’elle rend visibles. C’est avec clarté que l’on peut constater que Lacan ne prétend jamais mesurer quoi que ce soit de l’inconscient, ni prédire la trajectoire d’un symptôme comme un physicien prédirait la chute d’un corps. Ce qu’il cherche, c’est une écriture ,au sens le plus rigoureux, de la structure du sujet, structure que le langage ordinaire ne peut que manquer parce qu’elle touche précisément à l’indicible de la division subjective. La surface de Moebius, par exemple, n’est pas une métaphore du moi : elle est le schème d’une topologie sans envers, d’un espace où la distinction intérieur-extérieur est suspendue, ce qui modélise avec une exactitude que nulle analogie verbale n’atteindrait la façon dont le sujet de l’inconscient ne se situe pas dans la profondeur mais à la surface même du discours. Que cette modélisation ne produise pas d’équation différentielle ne la rend pas moins rigoureuse ; elle obéit simplement à une autre contrainte formelle, celle de la cohérence topologique elle-même.
Peut-on, en toute honnêteté intellectuelle, reprocher à un architecte de ne pas faire de la chimie sous prétexte qu’il se sert de la géométrie ?
Il faut ici introduire une considération d’ordre métaphysique, que Heidegger a développée de manière décisive dans Être et Temps : l’être du Dasein n’est pas un être-substrat, massif et localisable dans l’espace physique, mais un être-de-structure, dont la spatialité propre est toujours déjà orientée, écartée de soi, tendue vers un monde. L’homme n’habite pas l’espace euclidien comme une pierre y repose ; il l’existe, il y projette une géographie intime que nulle mesure cartésienne ne saurait épuiser. Or c’est précisément cette « spatialité existentiale », pour reprendre le terme heideggerien, que Lacan s’efforce de formaliser lorsqu’il introduit le tore ou le nœud borroméen : non pour décrire le cerveau, mais pour écrire la structure de cet être qui parle et qui, parlant, se trouve divisé d’avec lui-même. La topologie lacanienne est ainsi une ontologie du sujet parlant, une tentative de donner corps à ce que le discours philosophique ne peut qu’approcher par la voie d’une phénoménologie toujours menacée de retomber dans l’intuitionnisme.
Le grief le plus précis de Sokal porte sur le nœud borroméen, cette configuration de trois anneaux telle que retirer l’un quelconque d’entre eux libère immédiatement les deux autres. Sokal juge l’application de cette structure au registre RSI — Réel, Symbolique, Imaginaire — arbitraire et dénuée de toute vertu explicative. Je pense que ce jugement repose sur une confusion entre explication causale et modélisation structurale. Le nœud borroméen ne « cause » pas les registres lacaniensil les met en rapport d’une manière telle que leurs propriétés de dépendance réciproque deviennent lisibles. Que le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire soient, dans la clinique, liés de telle sorte que la défaillance de l’un entraîne l’effritement des deux autres, c’est là une observation que Lacan avait conduite à travers des années de travail clinique, notamment dans son étude de la psychose et de la forclusion du Nom-du-Père ; le nœud borroméen ne fait que donner à cette observation une forme mathématiquement cohérente. Bien plus, la topologie des nœuds possède une littérature mathématique considérable, indépendante de toute application psychanalytique, et les propriétés des nœuds borroméens y sont établies avec toute la rigueur formelle que l’on peut désirer. Que Lacan s’en empare pour penser la structure du sujet ne constitue pas une « imposture » ; cela constitue un geste épistémologique que l’histoire des sciences connaît bien, celui par lequel une discipline emprunte à une autre ses outils formels pour les adapter à un objet nouveau. La thermodynamique n’a-t-elle pas fourni ses concepts à la théorie de l’information ? La géométrie riemannienne n’a-t-elle pas été mobilisée par Einstein pour penser la courbure de l’espace-temps, usage que les géomètres du dix-neuvième siècle n’avaient nullement anticipé ? Sub conditione d’une lecture attentive aux niveaux d’abstraction en jeu, il n’y a rien dans la démarche lacanienne qui ne soit soluble dans l’histoire ordinaire des transferts conceptuels entre disciplines.
N’est-il pas remarquable, d’ailleurs, que Sokal n’ait jamais jugé utile de consulter un mathématicien spécialiste de topologie des nœuds avant de rendre son verdict ?
Il existe une tentation proprement positiviste qui consiste à vouloir dresser les frontières du dicible : voici ce que la science autorise, voici ce qu’elle interdit. Sokal cède à cette tentation avec une ardeur que l’on pourrait presque admirer si elle n’était si réductrice ! La psychanalyse n’est pas une science naturelle, et Lacan a toujours été le premier à le souligner ; elle est une pratique fondée sur la parole, dont l’objet, l’inconscient structuré comme un langage, ne se laisse pas saisir par les instruments de la physique. Reprocher à cette pratique de ne pas produire des équations vérifiables, c’est reprocher à la musique de ne pas être de la peinture. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la rigueur n’est pas l’apanage exclusif des sciences quantitatives, et il existe des formes de formalisation qui obéissent à leurs propres critères de cohérence interne, sans pour autant renoncer à l’exigence de la pensée.
La grandeur d’une discipline se mesure moins à la dureté de ses équations qu’à l’honnêteté de ses questions.
Il est une ironie que ni Sokal ni ses admirateurs ne semblent avoir aperçue : en voulant purifier la pensée de tout usage non-standard du concept mathématique, la critique sokalienne reconduit exactement le geste qu’elle prétend dénoncer : celui de l’autorité qui s’arroge le droit de définir les limites du sens. Car si la topologie de Lacan est bien, comme il l’affirmait lui-même, une écriture du réel qui résiste à la symbolisation, alors la seule réfutation véritablement rigoureuse de cet usage consisterait peut-être, paradoxalement, à produire une topologie encore plus exacte de l’objet que Lacan cherchait à cerner. Autrement dit, la réponse à Lacan ne peut être qu’une psychanalyse plus formalisée : jamais sa liquidation au profit de la physique des particules.
Mes chers lecteurs, à très bientôt !