Editorial juin 2026 : le topologue Lacan
Mes cher lecteurs,
La topologie n’est pas, chez Lacan, un ornement de la pensée ; elle en est la charpente secrète. Nous continuerons, au cours de ce mois de juin, à parcourir la série des grands opposants à la topologie de Lacan et à en critiquer le feu visant à discréditer celui que nous tenons comme l’un des plus grands penseurs libres du vingtième siècle. Mais revenons, si vous le voulez bien, à notre propos.
Lorsque Jacques Lacan entreprit, au tournant des années soixante, de soumettre la psychanalyse à l’épreuve de la topologie mathématique, il ne céda point à la mode positiviste qui, en ce siècle, cherchait à tout prix à habiller les sciences de l’homme des oripeaux rigoureux des sciences exactes. Son intention était tout autre, et d’une profondeur que ses détracteurs les plus pressés n’ont pas toujours su sonder. Il s’agissait pour lui de trouver, dans les figures du tore, de la bande de Möbius ou du plan projectif, une écriture capable de rendre compte de ce que le langage ordinaire déforme ou trahit inévitablement : la structure même du désir et de la relation du sujet à l’Autre. Il appert que cette démarche ne relevait pas du formalisme gratuit, mais d’une nécessité inhérente à l’objet même de l’investigation analytique, un objet qui résiste à la représentation plane et symétrique, un objet qui se dérobe au moment même où l’on croit l’avoir saisi, à la manière de ces surfaces topologiques dont l’intérieur et l’extérieur se confondent en un seul et même tenant.
Qu’est-ce à dire, sinon que la forme est ici le fond lui-même ?
Il convient de poser d’abord ceci : toute topologie suppose une théorie de l’espace, et toute théorie de l’espace engage, qu’on le veuille ou non, une métaphysique. Aristote, dans sa Physique, avait déjà pressenti que le lieu,le topos, n’est pas un contenant indifférent aux corps qu’il accueille, mais qu’il entretient avec eux un rapport de codétermination fondamental. Le lieu n’est pas vide avant que l’être l’occupe ; il naît avec lui et par lui. Or c’est précisément cette intuition que Lacan réactive et radicalise lorsqu’il construit sa topologie du sujet : le sujet n’est pas dans l’espace comme un objet dans une boîte ; il est constitué par la torsion même de l’espace symbolique qui le définit, le troue et l’expose à l’énigme de son propre désir. La structure n’est pas un cadre dans lequel le sujet viendrait prendre place ; elle est ce par quoi il advient à lui-même, et ce qui, dans le même mouvement, lui fait défaut.
Pour comprendre avec toute l’attention requise l’ambition lacanienne, il faut s’arrêter sur cet objet étrange que constitue la bande de Möbius, cette surface qui n’a qu’un seul bord et qu’une seule face, et qui confond ainsi les distinctions ordinaires de l’endroit et de l’envers, du dehors et du dedans. Lorsque Lacan choisit cette figure pour rendre compte de la structure du sujet de l’inconscient, il ne procède pas par analogie métaphorique (précaution que l’on doit toujours garder à l’esprit pour ne pas réduire son geste à un simple jeu de langage ) mais bien par isomorphisme structural : la topologie de la bande de Möbius n’illustre pas le sujet, elle en est la structure. Le sujet de l’inconscient, tel que Lacan le conçoit à la suite de Freud mais en le disant autrement, est précisément cet être qui ne saurait se situer ni tout à fait au-dedans ni tout à fait au-dehors du champ de la représentation, qui glisse d’un bord à l’autre sans jamais trouver de point d’arrêt stable, et dont le désir, comme la surface möbienne elle-même, tourne sans cesse autour d’un manque central qui n’est pas localisable. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la topologie n’est pas, dans cette perspective, un instrument parmi d’autres mis au service d’une théorie préexistante ; elle est la théorie elle-même, formulée dans le seul langage qui lui convienne, un langage spatial, non métaphorique, irréductible à la traduction discursive. C’est avec clarté que l’on peut constater que toute tentative de retraduire la topologie lacanienne en propositions ordinaires aboutit à une perte irrémédiable, comme si l’on cherchait à rendre la profondeur d’un tableau en supprimant la perspective. La forme ici ne redouble pas le contenu ; elle en est l’unique expression possible, l’unique manière de dire ce qui ne peut pas se dire autrement, ce nœud de l’être et du manque que la parole analytique s’efforce de dénouer sans jamais y parvenir tout à fait, et c’est dans cet inachèvement même, dans cette impossibilité constitutive, que réside pour Lacan la vérité dernière de l’expérience analytique.
Voilà pourquoi certains de ses élèves les mieux disposés l’accusèrent néanmoins d’hermétisme : ils n’avaient pas tort, et ils n’avaient pas raison non plus !
L’invention du nœud borroméen, dans les derniers séminaires, pousse cette logique jusqu’à son terme le plus risqué. Réel, Symbolique et Imaginaire : ces trois registres que Lacan avait progressivement élaborés depuis les années cinquante se trouvent, avec le nœud borroméen, réunis dans une configuration dont la propriété fondamentale est que la rupture de l’un entraîne la dislocation de l’ensemble. Aucun des trois n’est premier ; aucun ne fonde les deux autres ; ils se tiennent mutuellement dans un équilibre fragile qui figure, à lui seul, l’économie du sujet. Cette pensée est rigoureuse en son principe : il ne s’agit pas ici d’affirmer d’abord que les trois registres existent, puis de chercher comment ils s’articulent ; il s’agit, sub conditione de leur enchaînement borroméen, de montrer que leur existence même est inséparable de leur co-appartenance. La preuve précède la définition ; la structure précède ses termes.
Quelle audace que d’avoir voulu loger la clinique dans les mathématiques sans la trahir !
Reste la question la plus difficile, celle qui sous-tend toute cette entreprise et qu’il faut finalement affronter : Lacan cherchait-il à fonder la psychanalyse comme science, ou cherchait-il, bien plutôt, à montrer que la science elle-même, dans ses formes les plus abstraites, ne saurait échapper à ce reste d’opacité que la psychanalyse nomme le réel ? On peut remarquer avec aisance que ses déclarations sur ce point sont délibérément ambiguës et peut-être parce que cette ambiguïté est constitutive de son projet. Il s’agirait alors d’une topologie non pas au service de la psychanalyse, mais contre la mathématisation réductrice de l’homme, une topologie qui démontre par ses propres moyens les limites de la formalisation et l’inévitable résidu que tout système laisse derrière lui, ce petit bout de réel qui résiste à toute symbolisation et que Lacan, dans sa dernière période, nommera parfois simplement : la jouissance.
Et cependant, voici ce qu’il faut peut-être accepter de penser, au risque de dissoudre tout ce qui précède dans une inquiétude sans fond : si la topologie lacanienne réussit pleinement ce qu’elle entreprend ,si elle parvient vraiment à écrire la structure du sujet dans l’espace des surfaces sans bord ni intérieur, alors elle réussit à ne rien saisir, car le propre du sujet qu’elle entend figurer est précisément de ne pas se laisser saisir. Une topologie qui capture le désir le manque, et une topologie qui le manque le touche peut-être de plus près. C’est cette contradiction, non résolue et peut-être irrésoluble, qui constitue le cœur vivant de l’entreprise lacanienne, et qui explique que ses commentateurs les plus sérieux se soient, depuis cinquante ans, partagés entre l’admiration et le vertige.
A la semaine prochaine chers amis.