Editorial mai 2026 : Lacan sous le feu de sa topologie !
Mes chers lecteurs,
Après notre petit détour chez Carl Gustav Young, nous allons, en ce mois de mai, aborder un sujet complexe se situant les mathématiques et la philosophie.
Il est temps, en effet, d’aborder frontalement les critiques qui ont été adressées à la topologie lacanienne, c’est-à-dire à cet ensemble conceptuel remarquable où Jacques Lacan, dans la seconde moitié de son enseignement, entreprit de faire migrer la psychanalyse vers les figures du nœud borroméen, du tore, de la bande de Möbius et de la bouteille de Klein. Ces objets mathématiques, arrachés à la géométrie pure pour être réinvestis d’une charge clinique et théorique inédite, n’ont pas manqué de susciter des réserves profondes, voire des réfutations vigoureuses, de la part de commentateurs aussi bien philosophes que psychanalystes ou mathématiciens. Il est bien évident que l’on ne peut continuer d’écrire sur la pensée lacanienne sans affronter ces objections avec la rigueur qu’elles méritent, sans les peser, sans en sonder les fondements et les limites. Ce sera l’objet des publications à venir.
Mais avant d’entreprendre ce chantier, il convient de poser la question qui en constitue le présupposé nécessaire : pourquoi la topologie, et pourquoi justement dans le champ de la psychanalyse ? La question n’est pas rhétorique.
Lacan lui-même, dans ses séminaires tardifs, affirmait que la topologie n’était pas pour lui une métaphore commode, un ornement destiné à impressionner ses auditeurs, mais la structure même du sujet de l’inconscient, une structure que la langue, toujours défaillante, toujours en retard sur ce qu’elle tente de saisir, ne pouvait restituer qu’imparfaitement. C’est ici que surgit, avec une acuité particulière, une considération qui dépasse le seul cadre de la psychanalyse : Heidegger, dans son analytique du Dasein, avait déjà établi que l’être ne se donne jamais dans la transparence d’une présence pleine et immédiate, mais toujours dans un retrait partiel, dans une ouverture qui est simultanément une occultation. La topologie lacanienne, à sa manière, réactive cette intuition fondamentale : les surfaces sans envers que Lacan convoque sont précisément des figures de cet être qui se dérobe au moment où l’on croit le tenir. Sub conditione de cette lecture heideggérienne, la topologie lacanienne cesse d’apparaître comme un simple caprice formaliste pour révéler une ambition ontologique qui dépasse ce que ses détracteurs ont parfois voulu y voir.
Or les critiques existent, et elles sont sérieuses. Certaines viennent des mathématiciens eux-mêmes, qui ont contesté la rigueur des usages que Lacan faisait de leurs concepts, usages libres, parfois déroutants, que ses admirateurs appelaient créatifs et que ses adversaires qualifiaient plus sévèrement d’incorrects. D’autres critiques, plus philosophiques, ont mis en cause la pertinence même du geste : à quoi bon formaliser ce qui, par nature, résiste à la formalisation ? D’autres encore, issues du camp psychanalytique lui-même, ont dénoncé dans la topologie une dérive ésotérique éloignant la cure de ses finalités cliniques premières. Il appert que ces trois types d’objections n’ont ni le même poids ni le même objet, et qu’elles méritent donc d’être traitées selon des modalités distinctes, avec la patience et la précision que chacune exige.
Les publications à venir s’y emploieront. Elles procéderont dans l’ordre : posant d’abord le fait brut des critiques, cherchant ensuite les raisons qui les fondent, examinant si ces raisons valent universellement ou seulement sous certaines conditions, et parvenant enfin à une appréciation qui ne sera ni l’acquittement complaisant ni la condamnation précipitée. Ce mode d’examen, reconnaître ce qui est, comprendre pourquoi cela est ainsi, et juger en connaissance de cause, est le seul qui convienne à une matière aussi délicate !
Que nos chers lecteurs se préparent donc à un parcours exigeant, où la pensée ne trouvera pas toujours le sol ferme qu’elle espère, où les certitudes que l’on croyait acquises devront souvent être reprises et éprouvées à nouveau. Car c’est là, précisément, que réside le paradoxe que je laisserai en suspens pour clore cet éditorial : si la topologie lacanienne a pour vocation de figurer ce qui, dans le sujet, échappe à toute clôture symbolique, alors peut-être que les critiques les plus radicales qui lui ont été adressées, celles qui l’accusent de ne rien démontrer, de ne conduire nulle part, de tourner sur elle-même comme le nœud qu’elle prend pour objet, sont non pas ses réfutations, mais ses preuves les plus silencieuses !
A la semaine prochaines chers amis !