Editorial octobre 2025 : Que reste-t’il en 2025 de la pensée de Jacques Lacan dans l’ univers conceptuel européen qui dénie la validité et la crédibilité de la démarche analytique
Mes chers lecteurs,
Peut-être la persistance des concepts lacaniens dans notre époque leur est-elle imposée par notre incapacité collective à les abandonner complètement, par l’immobilité de notre rapport aux questions fondamentales de l’être parlant. Toujours est-il que, lorsque l’on observe le paysage intellectuel européen de cette année 2025, l’esprit s’agite pour chercher, sans y parvenir aisément, les traces encore vivantes de cette pensée qui bouleversa le XXe siècle. Tout semble s’être reconfiguré autour de nous dans cette modernité tardive, les paradigmes, les institutions, les modes de compréhension du psychisme humain. Notre époque, trop habituée aux certitudes empiriques pour accueillir l’incertitude structurale du sujet, cherche d’après les formes de sa rationalité technique à repérer les mécanismes neurobiologiques, la cartographie cérébrale, pour reconstruire et nommer la demeure de la conscience où elle croit pouvoir localiser l’humain.
Sa mémoire disciplinaire, cette mémoire des neurosciences triomphantes, des thérapies comportementales, des algorithmes prédictifs, lui présente successivement plusieurs des explications qu’elle a élaborées pour circonscrire la souffrance psychique, tandis qu’autour d’elle les concepts invisibles de l’inconscient strukturé comme un langage, changeant de statut selon la forme de l’épistémè dominante, tourbillonnent dans l’oubli apparent. Et avant même que la pensée contemporaine, qui hésite au seuil des héritages et des ruptures, ait identifié la pertinence de l’approche analytique en rapprochant les circonstances actuelles de crise du lien social, lui, ce corpus théorique lacanien, se rappelle pour chacun le genre de questionnement qu’il portait, la place qu’il assignait au désir, l’articulation qu’il proposait entre jouissance et symptôme, avec la pensée que nous avions en l’étudiant et que nous retrouvons sporadiquement dans nos consultations. Notre époque ankylosée par ses propres certitudes méthodologiques, cherchant à deviner son orientation face aux nouvelles pathologies du social, s’imagine parfois capable de faire l’économie de ces interrogations fondamentales sur la structure du sujet et aussitôt elle se dit : « Nous avons enfin dépassé ces spéculations invérifiables grâce aux données probantes de la recherche », elle évolue dans un univers technoscientifique où les applications thérapeutiques dominent depuis bien des décennies maintenant. Et pourtant, ce corpus conceptuel, les articulations sur lesquelles il repose, gardiens fidèles d’un questionnement que l’esprit contemporain n’aurait jamais dû abandonner totalement, nous rappellent l’éclat de certaines intuitions fondamentales sur la condition parlante de l’être humain, sur l’impossibilité structurelle du rapport sexuel, dans cette pensée analytique qui nous fut léguée, en des temps où l’on ne craignait pas encore d’affronter l’énigme du désir, qu’en ce moment nous nous figurons obsolètes sans nous les représenter exactement et que nous redécouvrons parfois quand surgit l’impasse d’une cure ou l’échec d’un protocole.
Puis renaît le souvenir d’une nouvelle attitude théorique ; la perspective se déplace dans une autre direction : nous voici confrontés aux mutations contemporaines du malaise dans la civilisation, à ses formes inédites ! Mon Dieu ! combien d’années ont passé depuis que l’on pouvait encore enseigner la psychanalyse dans les universités sans justifications épistémologiques préalables ! Nous aurons trop prolongé cette période d’assoupissement critique qui nous gagne tous les soirs en revenant de nos colloques sur l’evidence-based practice, avant d’endosser nos habits de praticiens confrontés au réel de la clinique. Car bien des décennies ont passé depuis l’époque héroïque de l’École freudienne de Paris, où, dans les séminaires les plus tardifs de Lacan, c’étaient encore les fulgurances théoriques de sa pensée en mouvement que l’on pouvait saisir dans l’éclat de ses formulations. C’est un autre genre de rapport au savoir que l’on entretient désormais dans nos sociétés de contrôle, un autre genre de plaisir intellectuel que nous trouvons à ne progresser qu’à la lumière des protocoles validés, à suivre au clair de lune de nos certitudes méthodologiques ces chemins de traverse où jadis s’aventurait au soleil une pensée plus audacieuse ; et la chambre conceptuelle où nous nous endormons au lieu de nous habiller pour affronter les questions vives de notre époque, de loin nous l’apercevons, quand nous rentrons de nos journées d’expertise, traversée par les feux rassurants de nos grilles d’évaluation, seul phare dans la nuit de nos interrogations.
L’effacement programmatique d’un héritage
Ces évocations nostalgiques ne durent jamais que quelques instants ; souvent, notre brève incertitude quant à la place qu’occupe encore la pensée lacanienne ne distingue pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle est faite, que nous n’isolons, en observant les transformations accélérées du champ psy, les positions successives que nous montre le kaléidoscope des modes théoriques. Mais nous avons revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des configurations institutionnelles qui ont abrité cette pensée dans son développement, et nous finissons par nous les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivent nos constats sur l’état présent des lieux.
Il appert que les institutions universitaires d’hiver, où quand on enseigne encore quelque chose de la psychanalyse, on se blottit la tête dans un nid tissé de justifications méthodologiques, de références aux neurosciences, de concessions à l’air du temps, qu’on finit par cimenter ensemble selon une technique défensive en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un climat intellectuel glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé des attaques extérieures (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur protectrice de ses certitudes), et où, le feu de la transmission étant entretenu tant bien que mal dans quelques séminaires clandestins, on enseigne dans un grand manteau de précautions oratoires, traversé des lueurs d’une érudition qui se rallume sporadiquement, sorte d’impalpable refuge, de chaude caverne creusée au sein de l’université même, zone ardente et mobile en ses contours institutionnels, aérée de souffles qui nous rafraîchissent l’esprit et viennent des marges, des départements voisins de la philosophie ou éloignés des sciences dures, et qui se sont refroidis.
Les institutions d’été, où l’on aime encore être uni à la pensée tiède de quelques collègues complices, où le clair de lune des colloques confidentiels, appuyé aux volets entrouverts de l’orthodoxie dominante, jette jusqu’au pied de nos certitudes chancelantes son échelle enchantée d’hypothèses risquées, où on réfléchit presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’une intuition ; parfois ces départements d’allure encore classique, si gais dans leur anachronisme que même le premier jour on ne s’y sent pas trop dépaysé et où les colonnettes conceptuelles qui soutiennent légèrement l’édifice théorique s’écartent avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du questionnement sur l’inconscient. Parfois au contraire, ces lieux nouveaux, petits et si élevés de plafond épistémologique, creusés en forme de pyramide dans la hauteur de deux exigences contradictoires et partiellement revêtus du bois précieux des publications à comité de lecture, où dès la première seconde nous sommes intoxiqués moralement par l’odeur inconnue des impératifs d’évaluation, convaincus de l’hostilité des critères de scientificité et de l’insolente indifférence de la chronométrie gestionnaire qui jacasse tout haut comme si nous n’étions pas là ; où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaire, barrant obliquement un des angles de notre champ de recherche, se creuse à vif dans la douce plénitude de notre rapport habituel à la théorie un emplacement qui n’était pas prévu.
Où notre pensée, s’efforçant pendant des mois de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme des contraintes institutionnelles et arriver à remplir jusqu’en haut ce gigantesque entonnoir bureaucratique, a souffert bien de dures nuits académiques, tandis que nous étions étendus dans notre lit d’enseignant-chercheur, les yeux levés vers les injonctions administratives, l’oreille anxieuse aux rumeurs de réforme, la narine rétive aux parfums de modernisation, le cœur battant : jusqu’à ce que l’habitude ait changé la couleur des contraintes, fait taire l’horloge des évaluations, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle de l’institution, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du management et notablement diminué la hauteur apparente des exigences ! L’habitude ! aménageuse habile mais bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semestres dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans elle et réduit à ses seuls moyens intellectuels il serait impuissant à nous rendre habitable un univers professionnel devenu hostile. Certes, nous sommes bien réveillés maintenant dans cette année 2025, notre époque a effectué une dernière rotation et l’ange gardien de la rationalité dominante a tout organisé autour de nous, nous a installés sous nos couvertures méthodologiques, dans notre chambre disciplinaire, et a mis approximativement à leur place dans l’obscurité de nos questionnements notre mobilier conceptuel, nos outils d’analyse, notre cheminée spéculative, la fenêtre sur la rue des débats publics et les deux portes de l’enseignement et de la recherche. Mais nous avons beau savoir que nous ne sommes plus dans les demeures intellectuelles dont l’ignorance du réveil épistémologique nous avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence encore possible, le branle était donné à notre mémoire disciplinaire ; généralement nous ne cherchons pas à nous rendormir tout de suite dans le confort de nos certitudes ; nous passons la plus grande partie de nos insomnies intellectuelles à nous rappeler cette pensée d’autrefois, à l’École normale supérieure dans les séminaires de Lacan, à Vincennes dans l’effervescence théorique, à Sainte-Anne dans la proximité de la clinique, ailleurs encore dans les sociétés analytiques naissantes, à nous rappeler les lieux, les personnes qui s’y consacraient, ce que nous avions saisi de leurs élaborations, ce qu’on nous en avait transmis.
Les survivances souterraines d’une pensée
On peut remarquer avec aisance que cette érosion apparente ne signifie nullement une disparition complète. Dans les interstices de notre époque sceptique à l’égard de la cure analytique, certaines formulations lacaniennes continuent d’irriguer souterrainement la réflexion contemporaine. Le concept de jouissance, par exemple, ressurgit de manière inattendue dans les analyses sociologiques des addictions comportementales ; l’idée d’un sujet divisé trouve des échos dans les travaux sur la fragmentation identitaire à l’ère numérique ; la notion de grand Autre se réincarne dans les études sur les algorithmes et leur fonction de surveillance généralisée. Ces résurgences ne relèvent pas de l’application mécanique d’un corpus doctrinaire, mais plutôt d’une persistance de certaines intuitions fondamentales sur la condition humaine qui résistent à l’usure du temps et aux modes intellectuelles.
Qu’ est-ce à dire ? Que la pensée lacanienne, loin de constituer un système clos susceptible d’être réfuté en bloc, s’avère constituer un réservoir d’hypothèses de travail qui continuent de féconder la recherche dans des domaines aussi divers que l’anthropologie, la philosophie politique, l’esthétique ou même certaines branches de la linguistique computationnelle. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : l’apparent déclin institutionnel de la psychanalyse ne doit pas masquer sa persistance souterraine dans les zones marginales du savoir contemporain, là où se posent encore les questions que l’époque dominante préfère éviter. Dans le cadre de nos sociétés hyperconnectées, certains analystes ont ainsi pu montrer comment la structure même du réseau social numérique reproduit certains traits de ce que Lacan décrivait comme le discours de l’hystérique : cette quête effrénée de reconnaissance par l’Autre, cette mise en scène permanente de soi, cette recherche d’un savoir sur son propre désir à travers le regard supposé des autres. Le contraire eût été étonnant dans des sociétés où l’exhibition de l’intimité est devenue la norme et où chacun semble attendre de l’algorithme qu’il lui révèle qui il est vraiment ! Ces observations cliniques nouvelles, nourries de l’héritage conceptuel lacanien, permettent d’éclairer des phénomènes que les approches purement behavioristes ou neurocognitives peinent à appréhender dans leur dimension subjective.
Il va sans dire que cette persistance souterraine ne s’effectue pas sans transformations majeures. Les concepts lacaniens, transplantés dans d’autres champs disciplinaires, subissent des mutations qui les éloignent parfois considérablement de leur acception originelle. Mais n’est-ce pas précisément le propre d’une pensée vivante que de se laisser réinventer par ceux qui s’en emparent ? L’orthodoxie doctrinaire ne constitue jamais le meilleur gage de survie d’un héritage intellectuel ; c’est plutôt dans sa capacité à se transformer tout en préservant sa puissance interrogatrice qu’une œuvre révèle sa vitalité profonde.
Ainsi observe-t-on dans certains travaux récents de philosophie politique une réémergence de la problématique du désir inconscient appliquée aux phénomènes de masse contemporains. Les mouvements populistes, par exemple, sont parfois analysés comme autant de formations symptomatiques révélant les impasses du lien social néolibéral, ceteris paribus avec ce que Lacan avait pu décrire concernant la logique de la masse et son rapport au leader. Ces analyses, bien qu’elles ne se réclament pas toujours explicitement de l’héritage psychanalytique, portent néanmoins la trace d’une certaine façon de concevoir l’articulation entre l’inconscient individuel et les phénomènes collectifs qui doit beaucoup aux élaborations lacaniennes sur le discours du maître et ses avatars contemporains.
De même, dans le domaine de l’art et de la littérature, certains créateurs continuent de puiser dans le réservoir conceptuel de la psychanalyse lacanienne des outils pour penser leur pratique. L’idée d’un réel qui résiste à toute symbolisation trouve des échos dans l’art contemporain le plus exigeant, celui qui refuse de se laisser réduire aux logiques communicationnelles et marchandes. Ces artistes, souvent sans le savoir, réactualisent la fonction subversive que Lacan assignait à l’acte analytique : trouer le tissu des semblants, révéler la béance qui structure tout rapport au langage, maintenir ouverte la question du désir là où les discours dominants voudraient la suturer définitivement. Je pense que cette survivance marginale mais tenace de la pensée lacanienne révèle quelque chose d’essentiel sur notre époque : malgré ses prétentions à l’autonomisation de la science et à l’objectivation intégrale du psychisme humain, elle reste habitée par des questions qui excèdent le cadre des réponses qu’elle se donne. La souffrance psychique contemporaine, avec ses nouvelles modalités, burn-out, addictions comportementales, troubles de l’attention, dépressions masquées, révèle des dimensions du mal-être qui ne se laissent pas entièrement résorber dans les grilles d’analyse neurobiologiques ou comportementalistes. Et c’est précisément dans ces zones d’ombre que ressurgissent, fût-ce sous des formes méconnaissables, certaines des interrogations fondamentales que la psychanalyse avait ouvertes.
Il serait naïf, cependant, de ne voir dans cette persistance qu’un simple phénomène de résistance nostalgique. Sub conditione d’une analysis rigoureuse, il faut reconnaître que ces résurgences s’accompagnent parfois de dérives théoriques considérables. L’usage approximatif de certains concepts lacaniens dans des contextes éloignés de leur champ d’élaboration originelle peut conduire à des simplifications abusives ou à des généralisations hasardeuses. Mais ces risques, inhérents à toute transmission vivante, ne doivent pas masquer la fécondité potentielle de ces déplacements conceptuels quand ils sont opérés avec rigueur et inventivité. C’ est avec clarté que l’ on peut constater que l’enjeu principal réside moins dans la préservation orthodoxe d’un corpus doctrinal que dans la capacité à maintenir ouvert un type de questionnement sur la condition humaine qui trouve difficilement sa place dans les cadres épistémologiques dominants. La question n’est pas de savoir si les concepts lacaniens sont “vrais” au sens où l’entendent les sciences expérimentales, mais plutôt s’ils conservent une puissance heuristique pour penser des aspects de l’expérience humaine que d’autres approches laissent dans l’ombre. Or, sur ce point, les témoignages convergent : là où persistent des pratiques réellement attentives à la singularité du sujet, qu’il s’agisse de certaines formes de psychothérapie, d’accompagnement social, de création artistique ou même d’enseignement, on voit ressurgir spontanément des questions et des outils conceptuels qui portent la marque, même lointaine, de l’héritage psychanalytique.
Cette situation paradoxale, marginalisation institutionnelle et persistance souterraine, pourrait bien révéler une caractéristique profonde de notre époque : sa difficulté à assumer pleinement les conséquences de sa propre modernité. En récusant les approches qui mettent l’accent sur l’inconscient, le refoulement et la division subjective, nos sociétés se privent peut-être des outils conceptuels nécessaires pour comprendre les formes nouvelles que prend le malaise dans la civilisation. Les pathologies émergentes, cyber-harcèlement, addictions aux écrans, troubles de l’identité de genre, radicalisation idéologique, semblent requérir une grille de lecture qui intègre la dimension proprement subjective de l’expérience humaine, irréductible aux seuls mécanismes neurobiologiques ou aux déterminations sociologiques. Et c’est peut-être dans cette béance entre les besoins cliniques réels et l’offre théorique dominante que se niche la persistance inattendue de certaines interrogations lacaniennes, même quand elles ne se reconnaissent plus comme telles. Mais n’anticipons pas trop sur l’avenir de ces questions. L’histoire des idées nous enseigne que les pensées apparemment les plus désuètes peuvent connaître des résurrections inattendues, tandis que les certitudes les plus solidement établies s’effritent parfois avec une rapidité déconcertante. La pensée de Lacan, in illo tempore figure majeure de l’intelligentsia française, semble aujourd’hui reléguée aux marges de la respectabilité académique. Mais qui peut dire si cette marginalisation ne constitue pas, paradoxalement, la condition de sa survie créatrice ? Loin des enjeux de pouvoir institutionnel et des contraintes de la légitimation scientifique, cette pensée continue peut-être de faire son travail souterrain de questionnement et de subversion, préparant silencieusement les conditions de sa propre renaissance sous des formes encore imprévisibles.