Sartre contre Lacan : avant-dernière manche du match !
Deux philosophies se disputent aujourd’hui la souveraineté de l’âme : celle qui la proclame libre entièrement, et celle qui la soupçonne d’obéir à ce qu’elle ignore d’elle-même. Voilà bien la contradiction qui sépare la pensée freudienne de la pensée sartrienne.
Mes chers lecteurs,
On se demande si l’ontologie que Jean-Paul Sartre déploie dans L’Être et le Néant, où la conscience se définit comme néantisation perpétuelle de ce qu’elle est et comme projet vers ce qu’elle n’est pas encore, peut s’accorder avec celle qu’implique la psychanalyse freudienne, où le sujet se trouve constamment traversé par des forces qu’il ne gouverne ni ne connaît. Il me semble bien que non, à première vue, car si l’homme est, comme le soutient Sartre, condamné à être libre, en ce sens qu’aucune détermination antérieure ne saurait fonder son choix sans que ce choix lui-même ne redevienne libre de l’assumer ou de le refuser, alors l’idée d’un inconscient agissant à son insu paraît introduire, au cœur même de la conscience, un maître clandestin dont l’existence contredirait la transparence radicale que Sartre attribue au pour-soi. Il appert que l’on touche ici, sans détour possible, à l’un des points où deux intelligences du siècle dernier ont bâti, chacune sur ses propres assises, deux demeures dont les plans ne se superposent pas aisément.
Faut-il pour autant conclure à une incompatibilité totale entre ces deux édifices ?
Il convient, avant de trancher, d’introduire une distinction que la pensée antique, avant même que Sartre et Freud ne fussent nés à l’histoire, avait déjà entrevue : celle de l’acte et de la puissance, qu’Aristote posait comme les deux modes selon lesquels une chose peut être dite exister, l’une en son accomplissement présent, l’autre en sa possibilité non encore déployée. Or l’inconscient freudien, tel qu’on peut le considérer sub conditione d’une lecture qui ne le réduise pas à un mécanisme aveugle, ressemble moins à une cause déterminant l’acte libre depuis l’extérieur qu’à une réserve de puissances, de désirs et de représentations non actualisés, sur laquelle la liberté sartrienne viendrait précisément s’exercer en choisissant, parmi ces virtualités, celles qu’elle assume et celles qu’elle refuse. Cela revient à dire que la liberté ne s’oppose pas à ce qui la précède, mais qu’elle se définit par la manière dont elle reprend, interprète et oriente ce fonds qu’elle n’a pas choisi de posséder.
Il en résulte une conséquence assez féconde de ce rapprochement : nul déterminisme absolu chez Freud ne saurait, à lui seul, anéantir la liberté, pas plus qu’une liberté purement sartrienne ne saurait se déployer dans le vide d’une conscience sans passé, sans corps et sans désir ignoré d’elle-même !
On peut remarquer avec aisance, mes chers lecteurs, qu’une pensée voisine de celle de Sartre, celle de son maître allemand Heidegger, avait déjà songé que l’homme ne se choisit jamais depuis rien, qu’il se trouve toujours déjà jeté dans un monde, dans une langue, dans un corps et dans une histoire qu’il n’a pas décidés, et que cette manière d’être-jeté qui précède tout projet n’abolit nullement la possibilité de se projeter vers ses propres possibles ; le contraire eût été étonnant, tant il est vrai que toute liberté humaine, pour n’être pas une pure fiction, doit s’exercer à partir d’une situation qu’elle subit avant de la transformer. C’est dans cette structure du déjà-là et du pas-encore que l’inconscient freudien trouve, semble-t-il, sa juste place : il est l’un des noms que revêt, dans le vocabulaire de la psychanalyse, ce fonds jeté et opaque à partir duquel, et non contre lequel, s’exerce la liberté du pour-soi.
Mais alors, que reste-t-il de la responsabilité si une part de nous demeure ainsi obscure à elle-même ?
Il en va de la responsabilité comme de toute chose humaine : elle ne se mesure pas à la transparence totale du sujet envers lui-même, mais à la manière dont il assume, dans l’après-coup de ses actes, ce qui en eux le dépassait ; l’homme demeure comptable non de ce qu’il ignore absolument, mais de ce qu’il refuse de reconnaître alors même que ses actes, ses lapsus, ses rêves le lui donnaient obscurément à lire. On pourrait dire, dans le cadre de cette hypothèse, que la mauvaise foi dont parle Sartre trouve dans l’inconscient freudien non son ennemi mais un terrain particulièrement fertile, puisque c’est précisément là où le sujet pourrait savoir et choisit de ne pas savoir que se noue le mensonge qu’il se fait à lui-même !
Je crois qu’il faut alors renverser la question qui ouvrait ces pages, et se demander si une conscience qui se saurait totalement transparente à elle-même resterait encore une conscience libre, ou si la liberté n’exige pas, comme sa condition la plus intime, de demeurer pour une part énigme à elle-même, de sorte que l’inconscient ne serait plus l’adversaire de la liberté, mais peut-être, paradoxalement, ce par quoi elle continue indéfiniment de se choisir sans jamais s’épuiser dans un choix.
Ma prochaine intervention sera consacrée, comme promis, et cela est nécessaire, au pas supplémentaire que la relecture lacanienne du corpus freudien vient poser dans le champ de la pensée. Nous verrons qu’ avec Lacan, l’ écart conceptuel relatif à la pensée de Sartre va encore s’ accroître.
A très bientôt chers amis.