De l’ Inconscient dans ses rapports à la topologie borroméenne
Mes chers lecteurs,
Relu à la lumière de la structure topologique borroméenne, la compréhension de la nature de l’inconscient connaît un saut paradigmatique qui éclaire, d’une nouvelle lumière, d’une nouvelle perspective, la découverte freudienne. Nous avons déjà vu précédemment que ‘est dans le cadre de son enseignement tardif, notamment à travers les séminaires consacrés à la topologie et au nouage, que Jacques Lacan a cherché à appréhender et à présenter ce qui, par essence, échappe à la représentation discursive ou imaginaire classique. Cette tentative de formalisation mathématique vise à cerner la structure de la structure psychique, en déplaçant l’accent sur la relation entre les registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, et en interrogeant la place qu’y occupent des concepts fondamentaux tels que l’inconscient, le symptôme et l’angoisse.
L’articulation de ces concepts à travers le nœud borroméen à trois cercles initiaux (R, S, I) constitue un point de départ essentiel dans cette élaboration. Toutefois, la dynamique de cette pensée s’avère complexe et sujette à des rectifications, soulignant la difficulté de cerner la consistance de l’inconscient. Un moment crucial de cette exploration se situe dans le séminaire R.S.I., et trouve un prolongement dans les premières leçons du séminaire sur Joyce, Le sinthome. C’est au cours de ces périodes que Lacan opère un remaniement de la relation entre l’inconscient et le symbolique, ainsi qu’entre le symbolique et le symptôme. Si, initialement, l’inconscient pouvait être envisagé comme une surface distincte, attenante au cercle du Symbolique – faisant écho d’une certaine manière aux propos de Freud en 1938 qui concevait la psyché comme “étendue” –, Lacan en vient à opérer un “rabattement” de cet inconscient-surface sur le Symbolique lui-même. Cette réconfiguration atteint un point nodal lors de la séance du 15 avril 1975 du séminaire R.S.I., où, dans un mouvement audacieux et mesuré, Lacan pose l’équivalence entre l’inconscient et le Réel, affirmant qu’il n’existe pas d’autre définition possible de l’inconscient. Pourtant, presque immédiatement après cette assertion, il procède, sur le schéma du nœud R.S.I., à ce “rabattement” sur le Symbolique. Cette opération topologique identifie alors l’inconscient à la corde S du Symbolique, non pas en tant que plénitude, mais en tant que ce qui fait trou. L’inconscient lacanien, celui qu’il distinguera plus tard de l’Unbewußte freudien, est ainsi défini comme le Réel en tant qu’il est troué, un lieu où le sens fait défaut. Cependant, sa dimension borroméenne propre est bien le Symbolique. Cette identification de l’inconscient au Symbolique représente une réduction majeure et spécifiquement lacanienne.

D’où procède ce “rabattement” que Lacan présente comme une conséquence imposée par la pratique analytique, et dont il invite à juger la fécondité ? L’examen des premières approches topologiques dans R.S.I. et dans la conférence antérieure “La Troisième” (Rome, 3 novembre 1974) éclaire cette évolution. Au début de R.S.I. (séance du 10 décembre 1974), Lacan inscrit le ternaire freudien Inhibition-Symptôme-Angoisse (I-S-A) dans l’espace topologique généré par le nœud R.S.I. I, S et A apparaissent alors comme trois empiètements, chacun s’immisçant respectivement dans les ronds S, R et I. Leurs surfaces s’entrelacent de manière complexe sur la mise à plat du nœud, leurs frontières s’étendant à l’infini pour se refermer à l’intérieur des cercles R, S, I. Chaque “frontière” ainsi dessinée correspond en fait à l’ouverture d’un des cercles fermés du nœud borroméen, faisant ainsi “ex-sister” l’espace ouvert correspondant. L’ouverture du rond symbolique fait “ex-sister” l’espace ouvert de l’inconscient.
C’est dans ce contexte que se pose la question de la localisation du symptôme. Initialement, dans “La Troisième”, Lacan avait défini le symptôme comme “ce qui vient du réel” et l’avait situé topologiquement dans l’angle ouvert par la transformation du rond du Réel en demi-droite infinie, c’est-à-dire au niveau du plan d'”ex-sistence” du Réel. Cependant, en l’espace de quelques semaines, cette position est rectifiée. Dans la séance de R.S.I. du 10 décembre 1974, Lacan précise que le symptôme ne vient pas du réel (c’est la jouissance qui procède du réel), mais qu’il est un “effet du symbolique dans le réel”. Il s’immisce à l’intérieur du cercle du Réel, si bien qu’il peut devenir pour certaines personnes “ce que beaucoup de personnes ont de plus réel”, au point que l’on pourrait décrire leur structure par le “symbolique, l’imaginaire et le symptôme”. Le symptôme est ainsi repositionné comme ce par quoi l’inconscient (désormais lié au symbolique troué) vient marquer le réel de la jouissance. Cette rectification se poursuit et se confirme lors de la séance du 21 janvier 1975, où Lacan inscrit dans le plan d'”ex-sistence” du Réel, non plus le symptôme, mais le phallus. Le phallus est dès lors appréhendé comme ayant la consistance du Réel, précisément en tant qu’il est élidé, qu’il échappe à la saisie pleine et entière. L’angoisse est alors ce qui, de ce réel voilé du phallus, prend corps dans l’Imaginaire. Le réel du phallus, insaisissable comme “l’âme-à-tiers” (concept développé dans le séminaire L’Une-bévue), ne donne pas matière à l'”ex-sistence” directe de la jouissance, mais plutôt à son élision ou son voilement.
Une autre distinction significative apportée par Lacan, notamment lors de “La Troisième”, concerne le préconscient freudien. Il est positionné, avec la représentation, sur le plan d'”ex-sistence” de l’Imaginaire, tandis que l’inhibition est présentée comme son effet dans le Symbolique – un effet d’arrêt du fonctionnement imaginaire causé par l’immixion du corps dans le trou du Symbolique. Ce domaine du “mental”, de la mens, correspond à ce par quoi l’être humain est sujet à ce que Lacan nomme la “débilité mentale”. Par contraste, l’inconscient lacanien, dans cette présentation topologique, se trouve coincé entre le plan imaginaire du mental et le plan réel de l'”âme-à-tiers”. Sa consistance est celle du Symbolique, en tant qu'”ex-sistant” entre ces deux plans, et son fondement réside dans lalangue, cet Un primordial du Symbolique. L’inconscient de Lacan n’est donc plus la psyché étendue de Freud ; l’âme est tierce et la pensée (liée au préconscient/mental) se situe en position seconde. Ce qui prime, concernant l’inconscient, c’est l’Un de lalangue, la matière même du Symbolique.
L’effort topologique de Lacan, qu’il a exposé jusqu’à son dernier séminaire La topologie et le temps (ouverture le 10 novembre 1978), visait explicitement à “présenter” l’inconscient d’un ordre mathématique, en se servant du nœud borroméen comme modèle. Présenter l’inconscient, dans cette perspective, équivaut à présenter la position relative du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel sur le plan de leur mise à plat. À la différence d’autres nouages R.S.I. qui pourraient privilégier la prééminence du Réel (associés par Lacan à la “vraie religion”), la présentation du réel de l’inconscient, telle qu’elle se dégage de cette élaboration, part de la prééminence du Symbolique sur le Réel, avec l’Imaginaire assurant leur liaison. L’inconscient est alors le Symbolique imposant sa loi au Réel, mais cette imposition s’accompagne de la reconnaissance de l’impossible pour le langage de régir entièrement le Réel. Ce qui noue ensemble ces dimensions dans cette “présentation”, c’est la topologie elle-même. La topologie creuse des chemins complexes qui permettent à la pensée de glisser, de se déplacer conceptuellement, du Symbolique (lié à l’inconscient comme langage) vers le Réel (lié à l’inconscient comme impossible). Cette approche offre une grille d’analyse structurelle qui s’efforce de rendre compte de l’impasse de la représentation pour saisir l’essence de l’inconscient, en mettant en avant les relations de nouage et d’ex-sistence entre les registres fondamentaux de l’expérience humaine.