Le Surmoi et le noeud borroméen
Mes chers lecteurs,
C’est avec une joie renouvelée que nous poursuivrons ensemble notre chemin en présence de la pensée du vénérable Jacques Lacan. Notre exploration va se concentrer aujourd’hui, et ce de manière approfondie, sur les articulations que le nœud borroméen vient intégrer à sa théorie. Cette innovation topologique, introduite par Lacan dans ses séminaires ultérieurs, redéfinit en profondeur les liens qu’entretiennent les différents concepts hérités de la seconde topique freudienne au sein de son propre édifice théorique. Elle transforme la manière dont la théorie analytique est pensée, puisque celle-ci est réarticulée à la lumière d’une discipline géométrique moderne. La question fondamentale qui guidera notre propos sera donc de savoir comment réarticuler le concept du surmoi freudien dans le cadre de l’introduction de cette entité topologique au sein du discours de Jacques Lacan.
Comme je l’ écrivais précédemment, je pense que pour saisir pleinement l’impact de l’introduction du nœud borroméen dans la théorie lacanienne et sa répercussion sur la conception du surmoi, il est essentiel de comprendre pourquoi Lacan a eu recours à cet outil topologique. Après avoir initialement structuré sa théorie autour du triptyque Réel, Symbolique et Imaginaire (RSI), Lacan a ressenti la nécessité d’un modèle plus sophistiqué pour rendre compte de leur intrication et de leur consistance. Le nœud borroméen, avec sa propriété unique où la rupture d’un seul anneau entraîne la désolidarisation des deux autres, offrait une métaphore puissante pour illustrer cette interdépendance essentielle des trois registres psychiques : ce fut le tournant conceptuel des années 1974 et 1975.
Mais avant d’examiner la réarticulation du surmoi, rappelons nous brièvement la seconde topique freudienne (Freud, 1923). Celle-ci distinguait trois instances psychiques : le ça, réservoir des pulsions ; le moi, instance médiatrice entre le ça et le monde extérieur, ainsi qu’avec le surmoi ; et le surmoi, instance morale issue de l’intériorisation des interdits parentaux et des normes sociales. Si cette topique a marqué une avancée considérable dans la compréhension de l’appareil psychique, Lacan a progressivement montré ses limites, notamment dans sa capacité à rendre compte de phénomènes cliniques complexes, en particulier les psychoses. L’introduction du nœud borroméen permet une redéfinition des concepts freudiens à travers le prisme des trois registres RSI. Le Symbolique, l’ordre du langage et des signifiants, vient restructurer la notion d’inconscient freudien. L’Imaginaire, le domaine des identifications et des images spéculaires, éclaire la formation du moi et ses illusions. Quant au Réel, il désigne ce qui résiste à la symbolisation, le traumatique, ce qui se situe au-delà du sens et de l’image. C’est dans ce nouveau cadre topologique que le concept du surmoi freudien va être profondément remanié. Dans la perspective borroméenne, le surmoi ne se réduit plus à une simple instance morale intériorisée. Il est plutôt envisagé comme une fonction qui s’articule de manière spécifique avec chacun des trois registres.
Considérons d’abord le rapport du surmoi au Symbolique. Dans la théorie lacanienne, l’accès au Symbolique est conditionné par l’opération du Nom-du-Père, la métaphore paternelle qui introduit la loi et l’ordre symbolique. Le surmoi, dans sa dimension normative et prohibitive, est indéniablement lié à cette fonction paternelle. Cependant, comme nous l’avons évoqué précédemment (et comme Lacan l’a souligné à maintes reprises), le surmoi lacanien ne se limite pas à la loi. Il se manifeste également par une injonction paradoxale à la jouissance, un « Tu dois jouir ! » qui excède les limites de la loi symbolique (Lacan, 1969-1970). Cette dimension du surmoi, souvent qualifiée d’« obscène », témoigne de son emprise au-delà des simples interdits. Si nous examinons maintenant l’articulation du surmoi avec l’ Imaginaire, nous constatons que ‘idéal du moi, cette image idéalisée à laquelle le sujet cherche à se conformer, est une construction imaginaire. Le surmoi, en tant qu’instance critique et jugeante, se nourrit de cet idéal et confronte le sujet à l’écart inévitable entre son être et cet idéal. Les identifications imaginaires jouent un rôle crucial dans la formation du surmoi, car le sujet intériorise non seulement les interdits parentaux, mais aussi les images idéalisées de ses figures d’autorité. Le surmoi peut alors devenir le gardien impitoyable de ces images, engendrant des sentiments de culpabilité et d’inadéquation.
Enfin, abordons, si vous le voulez bien, le rapport du surmoi au Réel. C’est peut-être ici que l’apport de la topologie borroméenne est le plus éclairant. Le Réel, en tant qu’impossible à symboliser, est le lieu de la jouissance en tant qu’excès, au-delà du principe de plaisir. L’injonction surmoïque à la jouissance, dans sa dimension la plus radicale, peut être interprétée comme une tentative, toujours vouée à l’échec, de forcer le Réel, de le soumettre à la symbolisation ou à l’imaginarisation. Cette tentative se heurte inévitablement à l’impossible, engendrant angoisse et parfois des manifestations pathologiques. Le surmoi, dans cette perspective, n’est pas seulement une instance qui interdit ou qui idéalise, mais aussi une force pulsionnelle qui pousse le sujet vers une jouissance impossible à atteindre. Quel paradoxe, n’ est-ce pas ?
L’introduction du nœud borroméen permet ainsi de complexifier considérablement la conception du surmoi freudien. Au lieu d’une instance relativement homogène, le surmoi lacanien apparaît comme une fonction hétérogène, traversée par les tensions et les spécificités de chacun des trois registres. Il n’est plus seulement l’héritier de l’Œdipe, mais une structure complexe dont le fonctionnement est intrinsèquement lié à l’articulation RSI. Cette réarticulation a des implications majeures pour la théorie analytique. Elle permet notamment de mieux comprendre les différences structurelles entre les névroses, les psychoses et les perversions. Dans le cas des psychoses, par exemple, la forclusion du Nom-du-Père, une rupture au niveau du Symbolique, a des répercussions directes sur la formation du surmoi, qui peut alors se manifester de manière délirante et persécutrice. La solidité du nœud borroméen est compromise, et les liens entre les trois registres sont distendus. Voilà un bel exemple d’ expression topologique de la pathologie. La topologie borroméenne offre ainsi un modèle dynamique et complexe pour penser la structure psychique et le rôle du surmoi en son sein. Par ailleurs, elle met en évidence l’interdépendance des différents registres et la manière dont les dysfonctionnements au niveau de l’un peuvent affecter l’ensemble de la structure. La réarticulation du surmoi dans ce cadre permet une compréhension plus nuancée des processus psychiques et des enjeux cliniques.
Mes chers lecteurs, vous pouvez apercevoir sans hésitation que la géométrisation des concepts freudiens à laquelle procéda Lacan permet d’ voir un abord scopique des nosographies permettant, si j’ ose écrire, une vision.
Alexandre Bleus