Le concept d’ archétype comme ligne de fracture entre Freud et Young
Mes chers lecteurs,
Il est des ruptures intellectuelles qui ne s’annoncent pas. Celle qui sépara Sigmund Freud de Carl Gustav Jung s’accomplit dans le silence d’abord, dans l’éclat ensuite, et laissa derrière elle une béance théorique que la psychologie du siècle suivant ne referma jamais tout à fait.
Pour saisir la nature de cette fracture, il convient de remonter à la signification même du terme archétype, dont l’étymologie grecque, arkhé le commencement et typos l’empreinte, désigne quelque chose de premier et d’originaire, une forme avant les formes. Or c’est précisément sur la nature de cet originaire que les deux esprits divergèrent avec une irréductibilité croissante, à mesure que leurs échanges épistolaires se faisaient plus tendus et leurs systèmes respectifs plus distincts. Freud, qui avait forgé son appareil conceptuel dans le commerce de la clinique viennoise, dans l’écoute patiente des récits de souffrance de ses patients, ne pouvait admettre que la psyché portât en elle des structures héritées qui ne fussent pas l’effet d’une histoire individuelle, d’un désir, d’un refoulement. L’inconscient freudien est un inconscient biographique, habité par des représentations refoulées, par des désirs inacceptables que la censure psychique a repoussés hors du champ de la conscience. Il est, pour ainsi dire, un inconscient à visage singulier, portant les traits reconnaissables d’un sujet particulier, d’un enfant qui a aimé sa mère et craint son père, d’un désir qui a cherché à s’accomplir et n’y est point parvenu. La profondeur, chez Freud, est toujours la profondeur de quelqu’un.
Jung, pour sa part, ne se satisfaisait point de cette explication. Ses propres observations cliniques, et plus encore ses lectures comparatives des mythologies, des alchimies et des traditions initiatiques du monde entier, lui avaient révélé la présence obstinée de figures récurrentes, la Grande Mère, le Vieux Sage, l’Ombre, l’Anima, qui surgissaient dans les rêves de ses patients avec une constance qui dépassait toute biographie individuelle. Il pensa donc que l’inconscient avait une couche plus ancienne, plus vaste, que l’inconscient personnel : l’inconscient collectif, peuplé d’archétypes qui ne sont pas les résidus d’une expérience vécue mais les matrices mêmes de toute expérience possible.
Quelle différence de nature séparait donc ces deux conceptions de la profondeur psychique, et pouvait-on encore les tenir pour deux branches d’un même arbre ?
Il appert que la question de l’archétype n’est pas seulement une querelle de psychologues ; elle touche au problème de l’être lui-même, en ce sens que Heidegger, réfléchissant sur la structure du Dasein et son rapport à l’historialité, montrait que l’existence humaine est toujours déjà habitée par un passé qu’elle n’a pas vécu personnellement, un passé qui la précède et la configure sans qu’elle en ait conscience. L’archétype jungien n’est peut-être, sous un autre vocabulaire, que cette dimension ontologique que le philosophe de Fribourg appelait la sédimentation des possibilités existentielles : des formes de compréhension du monde héritées non de telle ou telle biographie, mais de l’humanité entière dans sa marche à travers le temps. Freud, en refusant cette ouverture, choisissait la singularité du sujet contre la généralité de l’espèce.
La correspondance entre les deux hommes, que l’on peut lire aujourd’hui avec le sentiment mêlé d’assister à une tragédie annoncée, révèle combien le malentendu était profond et, d’une certaine façon, irremédiable dès l’origine. Freud voyait en Jung son fils spirituel, le successeur désigné pour porter la psychanalyse au-delà du cercle viennois, pour lui donner une audience internationale que les préjugés antisémites risquaient de lui refuser si elle demeurait attachée à des noms trop manifestement juifs. Jung accepta ce rôle de dauphin avec une ambivalence dont il ne se défit jamais vraiment, et ceteris paribus, cette ambivalence se retrouve intacte dans le traitement même qu’il fit subir aux concepts freudiens : il les adopta, les nomma autrement, les déplaça jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus reconnaissables. La libido elle-même, que Freud avait définie comme énergie spécifiquement sexuelle, devint sous la plume de Jung une énergie psychique générale, indéterminée, capable de se transformer en toute forme d’investissement religieux, artistique ou intellectuel. Ce déplacement terminologique était, aux yeux de Freud, une trahison caractérisée, un abandon de la rigueur scientifique au profit d’un mysticisme que le fondateur de la psychanalyse abhorrait. Que le concept central de son édifice théorique fût ainsi vidé de sa substance sexuelle lui paraissait non seulement une erreur scientifique mais une lâcheté intellectuelle, une concession aux résistances bourgeoises que la psychanalyse avait précisément pour vocation de briser !
L’archétype, pour Jung, n’était pas une représentation mais une disposition, non une image mais la tendance à produire certaines images plutôt que d’autres dans les circonstances appropriées. Cette distinction, en apparence subtile, est en réalité capitale. Comment ne pas voir, en effet, que le fossé creusé ici ne sépare pas seulement deux théories mais deux conceptions radicalement différentes de ce que signifie être un être humain ?
On peut remarquer avec aisance que la pensée de Jung, en posant l’archétype comme structure a priori de l’inconscient collectif, réintroduisait dans le champ de la psychologie une forme de réalisme des universaux qui rappelle singulièrement les grands débats médiévaux sur la nature des idées générales. L’archétype jungien existe-t-il à la façon d’une réalité subsistante avant toute expérience individuelle, comme le voulaient les universaux réalistes, ou n’est-il qu’un nom commode pour désigner une régularité statistique observable dans les productions symboliques de l’humanité ? Jung lui-même hésita toujours à répondre franchement à cette question, et cette hésitation constitutive est peut-être la marque la plus honnête de sa pensée. Il n’ignorait pas que trancher dans le sens du réalisme lui valait l’accusation de métaphysique, et que trancher dans le sens du nominalisme vidait son concept de ce qui en faisait la puissance suggestive. Sa prudence sur ce point n’était point de la timidité : c’était la prudence de celui qui a regardé de près ce que les mots peuvent et ne peuvent pas saisir de la réalité psychique. Freud, lui, n’avait aucune patience pour cette hésitation, qu’il prenait pour du flou, voire pour de la mystification !
Peut-être faut-il accepter ceci : que la ligne de fracture entre Freud et Jung ne tranche pas seulement deux théories mais révèle, dans la psychologie elle-même, une impossibilité fondamentale, celle de décider si l’homme est d’abord un individu qui se souvient ou une espèce qui rêve. Car si l’archétype existe réellement, alors le sujet singulier n’est qu’un masque que l’humanité porte le temps d’une vie ; et si seul compte le sujet, alors tout rêve collectif n’est jamais que la solitude d’un seul homme projetée sur l’écran du monde.
Mes chers lecteurs, à très bientôt !