Le synthôme ou la langue trouée du réel selon Lacan
Mes chers lecteurs,
S’il est un mot dans l’œuvre lacanienne qui semble sonner faux au tympan du logicien, troubler l’oreille du lettré, dérouter le clinicien, c’est bien celui-ci : synthôme. Le mot heurte et résiste, et c’est justement là, dans ce frottement, que Jacques Lacan logeait son plaisir conceptuel, comme un tailleur d’ombres cisèle le silence de la nuit. Ce terme, volontairement orthographié à contresens du “symptôme”, ne désigne pas seulement une anomalie de la langue, mais une manière de nouer ce que l’on croyait défait : le corps, la jouissance, le savoir. Et, ceteris paribus, il faut bien admettre qu’il n’est pas de pensée lacanienne tardive plus opaque ni plus nécessaire. Le synthôme, dans la bouche et sous la plume de Lacan, surgit non comme une invention pure, mais comme une reprise cryptée de la tradition, augmentée d’un soupçon d’ironie baroque. D’abord, il faut dire ce qu’il n’est pas : le synthôme ne se réduit point au symptôme freudien, cette formation de l’inconscient qui se résout dans la parole, ni ne se laisse totalement capturer par le savoir du psychanalyste. Il demeure, tel un os dans la gorge du discours, irréductible à toute interprétation. Qu’est-ce à dire ? Que le synthôme ne veut pas parler : il persiste.
Il va sans dire que cette persistance ne se donne jamais comme évidence. Elle se tisse, se borde, s’étrangle même autour de ce que Lacan nommait le Réel, ce Réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Car là où Freud déchiffrait des symptômes comme autant de messages adressés au sujet, Lacan, dans sa dernière période, propose un renversement : le symptôme n’est plus à lire, mais à habiter. Il devient synthôme lorsque, se liant au nœud borroméen du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, il cesse d’être porteur de sens pour devenir la solution d’un nouage. Solution idiote, mais efficace. Le contraire eût été étonnant.
Prenons donc, pour mieux situer ce concept, le cas de James Joyce, que Lacan place au cœur de sa réflexion dans le séminaire XXIII. L’écrivain irlandais, dont l’écriture excède toute signification stabilisée, n’est pas simplement un homme à symptôme ; il est le sujet de son synthôme, car sa langue elle-même, disjointe et polyphonique, tient lieu de quatrième rond dans son nœud subjectif. Joyce, par la texture même de son art, réussit là où d’autres échouent : il fait tenir ensemble ce qui menace de se délier. Il est bien clair et évident que l’art, dans sa forme la plus aberrante, devient alors un mode de suppléance du Nom-du-Père.
Je pense que ce déplacement est capital : il ne s’agit plus de guérir ni d’interpréter, mais de maintenir en place. Le synthôme, c’est le bricolage que le sujet élabore pour ne pas sombrer dans la psychose. Et ce bricolage, pour être efficace, ne requiert ni lucidité ni savoir : il suffit qu’il tienne. On peut remarquer avec aisance que la psychanalyse, ainsi revisitée, cesse d’être une herméneutique pour devenir une topologie, où les liens importent plus que les contenus. Le synthôme devient alors un art de nouer. Voilà pourquoi Lacan, avec une malice qui n’exclut pas la rigueur, écrit le mot avec un “th”, comme s’il s’agissait de faire entendre en lui un souffle ancien, médiéval, presque alchimique. In illo tempore, les souffrances de l’âme se gravaient dans les chairs, et l’on croyait que le mot pouvait sauver. Mais Lacan, lui, ne croit pas à la rédemption par le langage ; il en déploie plutôt les trous.
Et c’est là, mes chers lecteurs, que le synthôme prend une valeur tragique. Non point parce qu’il promet la guérison, mais précisément parce qu’il ne promet rien. Il est ce que le sujet ne peut abandonner sans risquer la dislocation de son être. Il ne parle plus de désir refoulé, mais de jouissance captée, compactée, entortillée autour d’un nœud qui ne veut ni se dénouer ni se faire entendre. D’une part, cela pourrait passer pour un échec thérapeutique ; d’autre part, cela constitue peut-être la forme la plus sobre de salut.
Dans le cadre de cette réflexion, il convient d’évoquer le lien entre le synthôme et la lettre. Lacan l’énonce avec netteté : la lettre ne signifie pas, elle insiste. Le synthôme est fait de ces lettres insistantes, trouées, béantes, qui s’accumulent comme des grêlons sur le sens, mais ne l’entament jamais tout à fait. Il n’y a pas de clef au synthôme ; il y a des tours, des ratures, des manques. Ce qui est laissé à nu n’est pas le sens, mais l’os du langage. Le lieu d’un impossible. Et si la cure permet quelque chose, ce n’est point de traduire, mais d’accepter que ce nœud est nôtre. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : l’inconscient est structuré comme une écriture plutôt que comme un langage. Sub conditione que l’on entende ce que Lacan appelait « savoir-y-faire », il est permis de dire que le synthôme relève d’un art, non d’une science. Art singulier, idiosyncratique, dont nul manuel ne peut établir la règle. L’analysant doit inventer sa manière de tenir son nœud. Non pas se corriger, mais se supporter. Ce qui rend compte, au passage, de cette faute que Lacan voulait toujours du côté de la vérité : il y a, dans le synthôme, une faute nécessaire. Non pas un défaut, mais une manière de faire trace.
Il est bien évident que cette approche rebute les esprits pressés, les esprits qui veulent résoudre, dénouer, purifier. Or, le synthôme n’est pas de l’ordre de la solution mais de la stabilisation. Il ne guérit pas, il tient. Et ce tenir-là, comme un câble tendu entre les registres du sujet, est déjà un exploit. Le thérapeute, dès lors, ne se présente plus comme un déchiffreur, mais comme un partenaire de nouage. Il aide le sujet à serrer son fil, à supporter ce qu’il est, et non à devenir ce qu’il aurait dû être. Il appert que cette humilité du dispositif lacanien tardif rompt avec toute visée normative.
L’on pourrait croire, à ce point du propos, que la psychanalyse s’est retirée du soin. Il n’en est rien. Elle s’y est enfoncée. Mais elle y a découvert autre chose : non plus des maladies à traiter, mais des nœuds à entretenir, à tresser, à remanier parfois. Le synthôme, dès lors, ne désigne pas ce qu’il faut abolir, mais ce qu’il faut servir. Le contraire eût été étonnant, vous en conviendrez.
Et si, dans cette perspective, toute œuvre, toute invention, toute parole qui persiste devenait un synthôme ? Il y aurait, dans chaque création humaine, si petite soit-elle, une tentative de nouage, un effort d’équilibre entre les trois anneaux du sujet. Ce serait là une lecture politique autant que poétique. C’est avec clarté que l’on peut constater que l’angoisse contemporaine ne naît pas tant d’un excès de symptômes que d’une perte de synthômes. Le sujet moderne est peut-être trop fluide, trop malléable, trop interprétable. Il n’a plus de nœud : il se dissout.
Mais, et cela pourrait constituer une énigme plus grande encore, que se passerait-il si le synthôme, à force d’être assumé, se muait en œuvre ? Non plus simple mécanisme de survie, mais manière d’habiter le monde avec style. Qu’on songe ici à ceux que l’on appelle les « fous de Dieu », les artistes brisés, les saints et les ivrognes illuminés : peut-être ont-ils, sans le savoir, donné forme à ce que Lacan n’aura cessé de poursuivre, un savoir-y-faire avec ce qui, du Réel, ne veut pas céder. Là où le langage échoue, une voix s’élève…
Bibliographie :
Lacan, J. Le séminaire, livre XXIII : Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005.
Solano, M. Lacan, le sinthome et la lettre, Paris, PUF, 2011.