Quels sont les rapports qu’entretiennent le Symbolique et le Réel chez Lacan ?
Suite à notre précédent article du 25 septembre dernier intitulé : “Quels sont les liens entre l’ Imaginaire et le Réel dans la perspective lacanienne ?“, nous nous voyons logiquement invité à poser la même question relativement aux liens qu’ entretiennent le Symbolique et le Réel. et, bien sûr, dans notre prochain article, nous serons, en toute cohérence, convié à nous interroger au sujet des rapports entretenus entre le Symbolique et l’ Imaginaire. Chers lecteurs, vous vous doutez bien qu’ il s’ agit là d’ une préparation à l’ analyse du noeud borroméen qui est, de fait, la structure la plus aboutie de la topologie lacanienne.
Qu’ est-ce donc que le Symbolique lacanien ? Le Symbolique constitue un pilier central de sa théorie psychanalytique, incarnant l’ordre structurant de la réalité humaine. Il se définit comme le domaine du langage, des signes, des symboles et des lois qui régissent la société et se pose en tant que matrice intersubjective au sein de laquelle le sujet se construit et s’inscrit en relation à l’Autre et à l’ autre en tant que mon semblable qui est être de langage. Cependant, je pense que l’ on pourrait réduire totalement le Symbolique au champ du langage car les signes, les symboles et les lois qui régissent la sociétés ne sont que des conséquences de l’ existence des signifiants au même titre que l’ écriture qui n’ en est que le dépôt. Le Symbolique, en tant que système de représentation et de communication, permet l’émergence de la pensée, la construction de l’identité et l’établissement de liens sociaux. Il offre au sujet la possibilité de s’inscrire dans un réseau de significations partagées, lui permettant ainsi de se situer et de se reconnaître au sein du monde. Le sujet parvient donc à la cogitation grâce au Symbolique. Cependant, cette accession au Symbolique s’accompagne d’une perte fondamentale : la perte de l’objet du désir originel, impossible à retrouver. Ce manque constitutif, inhérent à la condition humaine, est le prix à payer pour l’entrée dans l’ordre symbolique. Le sujet est dès lors confronté à une absence irréductible, une béance au cœur de son être, qu’il tentera de combler tout au long de son existence. La vie n’ est autre que ce parcours…
Le Symbolique, en tant que système de représentation, opère donc une séparation entre le sujet et le monde, introduisant une distance entre le signifiant et le signifié. Cette distance entre le signifiant et le signifié correspond naturellement a la fin de la bienheureuse fusion où, par définition, il n’ y a aucun signifiant qui existe. Tout n’ est là que signifié inexprimable… Voilà une thèse qui pourrait faire l’ objet de nombreuses controverses… Le Symbolique, en tant qu’ordre de la loi, impose des interdits et des limites au sujet. La loi du père, qui structure l’Œdipe, introduit la castration symbolique, marquant la fin de la toute-puissance infantile et l’acceptation des règles sociales. Le sujet est ainsi soumis à un ensemble de normes et de conventions qui régissent ses désirs et ses comportements. Les troubles liés à l’ ordre symbolique sont donc traductibles en termes de nosographie et, bien entendu, l’ analyse des troubles mentaux renvoie à l’ analyse des troubles du langage.
Il apparaît que le Symbolique, dans la théorie lacanienne, représente l’ordre structurant de la réalité humaine, le lieu de la culture, du langage et de la loi. Il permet au sujet de se construire et de s’inscrire dans le monde, mais il introduit également une perte fondamentale et une soumission à l’ordre social. Le rapport du sujet au Symbolique est donc complexe et ambivalent, marqué à la fois par la nécessité et la contrainte.
La relation entre le Symbolique et le Réel, loin d’être harmonieuse, est marquée par une tension constitutive, une dialectique incessante où chacun des deux registres cherche à la fois à s’imposer à l’autre et se trouve limité par lui.
Le Symbolique, avec son arsenal de langage, de lois et de représentations, aspire à maîtriser et organiser le Réel, à le rendre intelligible et gérable. Il cherche à circonscrire l’expérience humaine dans un cadre de sens, à domestiquer le chaos et l’angoisse inhérents à l’existence. Cependant, le Réel, par nature insaisissable et irréductible à la symbolisation, résiste à cette entreprise de domestication. Il fait retour, de manière imprévisible et disruptive, sous forme de symptômes, de lapsus, d’actes manqués, rappelant au sujet l’existence d’un au-delà du langage, d’un impossible à dire. Le Réel est, en soi, irreprésentable car il est la logique qui est sous jacente à la réalité qui, elle même, n’ est qu’ un fantasme.
Cette résistance du Réel face aux tentatives de maîtrise du Symbolique souligne les limites intrinsèques de ce dernier. Le langage, aussi puissant soit-il, ne peut jamais tout englober, tout représenter. Il y a toujours un reste, un hors-sens, qui échappe à sa prise. Le Réel, en tant qu’impossible à symboliser, marque ainsi la faille, le point de rupture du Symbolique, rappelant au sujet son incomplétude, sa finitude, sa castration. Paradoxalement, c’est précisément cette confrontation au Réel, à l’impossible à atteindre, qui constitue le moteur du désir. Le manque engendré par l’entrée dans le Symbolique, la perte de l’objet originel, crée un vide, une absence que le sujet cherchera sans cesse à combler. Le désir, selon Lacan, est toujours désir de l’Autre, désir de ce qui manque, de ce qui est inaccessible. Le Réel, en tant qu’impossible, devient ainsi l’objet insaisissable de la quête du sujet, le but ultime, toujours fuyant, de son désir. C’ est ce qui le fera courir durant toute son existence… Courir en vain !
En creux, nous écouterons donc le livre de l’ Ecclésiaste et son fameux : “Vanitas vanitatum et omnia vanitas” !
Alexandre Bleus