Lacan : cet amoureux du Grand Siècle
La question posée ici n’est pas anodine, mes chers lecteurs, car elle touche à ce qui constitue peut-être l’une des énigmes les plus fécondes de l’histoire de la psychanalyse française. Lacan, cet homme qui sut transformer le divan freudien en tribunal de la langue, entretenait avec le siècle classique une relation qui dépassait la simple érudition de salon. C’était une fascination viscérale, presque amoureuse, pour cette époque où la langue française atteignit une précision chirurgicale que les siècles suivants n’ont cessé d’émousser. Mais d’où venait donc cette prédilection pour les perruques poudrées et les salons de Madame de Sévigné?
Il appert que Lacan trouvait dans le classicisme français cette rigueur formelle qui correspondait exactement à sa conception du symbolique. Le Grand Siècle fut le moment où la langue française se cristallisa dans des formes fixes, où chaque mot trouvait sa place dans un ordre immuable – pensons aux tragédies de Racine où le moindre alexandrin obéit à des règles aussi strictes que les lois de la physique newtonienne. Cette architecture linguistique, cette mathématique du verbe, rejoignait la théorie lacanienne selon laquelle l’inconscient est structuré comme un langage. Les écrivains classiques, sans le savoir, pratiquaient déjà cette chirurgie du signifiant que Lacan allait théoriser trois siècles plus tard! N’était-ce pas Pascal qui affirmait que la vraie éloquence se moque de l’éloquence, préfigurant ainsi la méfiance lacanienne envers le sens immédiat et l’illusion de la communication transparente? Dans le cadre de ses séminaires, Lacan multipliait les références aux moralistes du Grand Siècle, de La Rochefoucauld à La Bruyère. Ces derniers avaient compris, bien avant Freud, que l’homme est opaque à lui-même, que ses motivations les plus nobles dissimulent souvent des ressorts inavouables. La maxime classique, avec sa brièveté tranchante, fonctionnait comme une interprétation analytique avant l’heure : elle dévoilait en quelques mots ce que des pages d’explication auraient obscurci. Quoi de plus lacanien que cette formule de La Rochefoucauld : “Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui”? Le cynisme apparent cache une vérité structurale sur le narcissisme fondamental du sujet. On peut remarquer avec aisance que cette économie de moyens, cette capacité à condenser en une phrase l’essence d’un mécanisme psychique, correspondait exactement à ce que Lacan recherchait dans ses propres aphorismes cryptiques qui désespéraient ses auditeurs mais enchantaient les initiés.
Le baroque, période qui chevauche le siècle classique, offrait également à Lacan un répertoire de métaphores visuelles pour penser la structure du sujet. L’anamorphose, cette technique picturale qui révèle une image cachée selon l’angle de vision, devenait sous sa plume une parfaite illustration de la topologie psychanalytique. Comment ne pas songer aux “Ambassadeurs” de Holbein, où un crâne déformé flotte au premier plan, invisible tant qu’on regarde le tableau de face, mais qui surgit brutalement lorsqu’on se déplace? C’est exactement ainsi que fonctionne le symptôme névrotique : incompréhensible de face, il ne révèle sa vérité que vu sous l’angle du désir inconscient.
Molière, que Lacan citait volontiers (parfois en riant sous cape, ce qui était rare chez cet homme austère), avait saisi quelque chose d’essentiel sur le langage comme lieu d’aliénation. Les précieuses qui massacrent le français avec leurs métaphores alambiquées ne sont-elles pas les premières hystériques modernes, ces femmes qui font du langage lui-même un symptôme? “Le conseiller des grâces” pour désigner un miroir, “les commodités de la conversation” pour parler des chaises – voilà exactement le type de déplacement métonymique que Freud identifiera plus tard dans le travail du rêve. Les précieuses inventent un nouveau langage parce que l’ancien ne leur permet pas d’exister comme sujets désirants dans un monde masculine qui les réduit au silence. Il va sans dire que Lacan, qui théorisait la femme comme “pas-toute” dans l’ordre symbolique, ne pouvait qu’être sensible à cette rébellion linguistique, aussi ridicule qu’elle pût paraître à Molière. Mais revenons un instant à la question de la forme. Pourquoi le siècle classique plutôt que la Renaissance ou les Lumières? La Renaissance était trop exubérante, trop confiante dans les pouvoirs de la raison humaniste. Les Lumières, malgré leur sophistication, croyaient encore naïvement à la transparence du sujet à lui-même, à la possibilité d’une émancipation par la raison. Le Grand Siècle, lui, savait que l’homme est tragiquement divisé. Pascal avec son “roseau pensant”, Racine avec ses héros déchirés entre passion et devoir, Descartes lui-même avec son doute hyperbolique qui menace de tout engloutir – tous témoignaient d’une conscience aiguë de la faille constitutive du sujet. Le “je pense donc je suis” cartésien, que Lacan récrira magistralement en “je pense où je ne suis pas, je suis où je ne pense pas”, contenait déjà en germe toute la problématique de la division subjective. Ceteris paribus, aucun autre siècle n’offrait une telle concordance entre forme littéraire et intuition psychologique de la structure humaine.
Les tragédies du siècle classique constituaient pour Lacan de véritables cas cliniques avant la lettre. Phèdre, consumée par un désir incestueux qu’elle ne peut ni assumer ni refouler complètement, préfigure l’hystérique freudienne prise dans l’impossibilité de son désir. “C’est Vénus toute entière à sa proie attachée” – comment mieux dire que le sujet est habité par un désir qui le dépasse, qui vient d’ailleurs, du champ de l’Autre? Racine comprenait intuitivement ce que Lacan formalisera : le désir n’est pas le mien, il me vient de l’Autre, et c’est précisément pour cela qu’il est irrépressible. Phèdre ne choisit pas de désirer Hippolyte, elle est choisie par ce désir qui la détruit. Hermione, dans “Andromaque”, qui ordonne le meurtre de Pyrrhus puis reproche violemment à Oreste de l’avoir exécuté, illustre parfaitement la structure de la demande hystérique : “Ce n’est pas ce que je voulais!” devient le cri éternel du sujet face à la réalisation littérale de son désir inconscient. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : le Grand Siècle avait produit, sans le savoir, une véritable clinique des structures subjectives. Les personnages cornéliens, écartelés entre honneur et amour, ne sont-ils pas des obsessionnels parfaits, prisonniers d’un idéal du moi tyrannique qui interdit toute jouissance? Le Cid qui tue le père de Chimène pour sauver son honneur, puis exige d’elle qu’elle l’aime malgré tout – quelle meilleure illustration du surmoi sadique qui jouit précisément de rendre impossible ce qu’il commande? Lacan adorait ces paradoxes structuraux où le sujet est damné quoi qu’il fasse, où chaque solution ne fait qu’approfondir l’impasse. C’était là, dans ces nœuds dramatiques apparemment insolubles, que se révélait la véritable structure du désir humain.
Je pense que l’amour de Lacan pour le siècle classique tenait aussi à une raison plus personnelle, presque anecdotique. Cet homme qui terrorisait ses élèves par ses silences et ses interprétations cinglantes avait un faible pour l’élégance stylistique d’une époque révolue. Il collectionnait, paraît-il, les éditions originales de Pascal et relisait Racine chaque été dans sa maison de campagne. Cette passion n’était pas qu’intellectuelle : elle révélait une nostalgie pour un monde où la langue avait encore du poids, où un mot mal placé pouvait déclencher un duel. À une époque (les années 1960-1970) où le français se délitait sous les coups de boutoir de l’américanisation et du laisser-aller généralisé, Lacan se raccrochait à ce Grand Siècle où parler juste était une question de vie ou de mort symbolique. N’était-ce pas aussi une manière de résister à la psychanalyse américaine de l’ego psychology, cette psychologie du moi qu’il exécrait et qu’il jugeait responsable de la dégénérescence de la découverte freudienne? La cour de Louis XIV, avec son étiquette impitoyable et son système de préséances microscopique, offrait une métaphore parfaite de l’ordre symbolique lacanien. Chacun y occupait une place déterminée par des lois implicites mais absolument contraignantes. Un regard du roi pouvait élever ou détruire, exactement comme le signifiant maître dans la théorie lacanienne détermine la position du sujet dans le discours. Saint-Simon, ce mémorialiste obsessionnel qui notait compulsivement chaque nuance de la vie à Versailles, pratiquait sans le savoir une forme d’anthropologie structurale de la cour. Lacan, qui s’intéressait aux structures de parenté analysées par Lévi-Strauss, ne pouvait qu’être fasciné par ce système où les alliances matrimoniales, les faveurs royales et les disgrâces suivaient une logique aussi rigoureuse qu’un système phonologique.
Mais alors, pourquoi cette passion lacanienne pour le Grand Siècle nous concernerait-elle encore aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la communication instantanée? Peut-être précisément parce que nous avons perdu ce que le siècle classique possédait encore : une conscience aiguë du poids des mots et de l’irréductible opacité du sujet. À force de tout vouloir dire, de tout mettre en lumière, de “communiquer” à tout prix, nous avons oublié que le langage ne transmet pas, qu’il rate essentiellement, et que c’est précisément dans ce ratage que se loge la vérité du sujet. Le Grand Siècle le savait : derrière les périphrases élégantes et les formules de politesse se cachait l’abîme des passions inavouables. Lacan nous invitait à retrouver cette sagesse tragique en relisant Racine avec les lunettes de Freud.