Une topologie qui bascule dans son trou ?
Mes chers lecteurs,
La question de la topologie lacanienne ne se laisse pas déposer sur la table des discussions ordinaires, comme l’on pose un traité d’algèbre ou un manuel de géométrie euclidienne, sans que l’on éprouve aussitôt ce sentiment singulier que quelque chose, dans la nature même de l’objet dont on parle, résiste à la mise à plat et à l’examen frontal.
Les critiques les plus fréquemment adressées à l’usage que Lacan fit de la topologie (tores, surfaces de cross-cap, chaînes borroméennes, bouteilles de Klein ) procèdent d’une objection première qui mérite que l’on s’y arrête avec quelque soin, car elle dissimule, sous les atours d’une rigueur toute scientifique, une profonde méprise sur les fins auxquelles cette topologie était convoquée. Il appert que cette objection, que l’on peut résumer dans les termes d’un reproche d’esthétisme mathématique, consiste à soutenir que Lacan aurait utilisé les figures topologiques à titre purement métaphorique, voire décoratif, empruntant à la science ses apparences sans en respecter la lettre, produisant ainsi une sorte d’imposture intellectuelle dont les séminaires et les écrits porteraient la trace embarrassante. Sokal et Bricmont, dans leur célèbre pamphlet de la fin du siècle dernier, incarnèrent ce reproche avec une vigueur polémique certaine, soutenant que les références aux mathématiques dans les textes de Lacan ne satisfaisaient à aucune des conditions qui permettraient d’en valider le sérieux. Or, si l’on consent à regarder de près ce que Lacan entendait par l’emploi de ces figures, il devient manifeste que cet usage n’est ni métaphorique ni ornemental, mais répond à une nécessité structurale que ses détracteurs n’ont tout simplement pas voulu lire, faute d’avoir consenti à l’effort qu’exige la lecture des Séminaires dans leur mouvement propre, c’est-à-dire non point comme un système clos, mais comme une pensée en train de chercher les formes adéquates à ce qu’elle tente de désigner.
Qu’est-ce à dire, sinon que la topologie pour Lacan n’était pas un ornement, mais une nécessité ?
Heidegger, dans sa méditation sur le déploiement de l’être, soutint avec une insistance qui ne se démentit jamais que la pensée authentique est toujours pensée de ce qui se dérobe, de ce qui ne se donne qu’en se retirant, et que la langue ordinaire, trop prompte à nommer et à classer, est constitutionnellement incapable d’en rendre compte sans trahison. C’est précisément à cette même exigence que répondait l’entreprise lacanienne : le sujet de l’inconscient, le réel au sens où Lacan l’entendait, sont des instances qui ne peuvent être saisies que latéralement, obliquement, par des figures qui ménagent en leur sein le vide qu’elles cherchent à circonscrire sans le combler. La surface torique n’est pas une image du désir ; elle en est, si l’on ose dire, la forme propre, parce que le désir tourne autour d’un manque qu’il ne rencontre jamais directement, comme le tore lui-même enveloppe un trou sans jamais en être séparé.
Un second reproche, qui touche à la transmission et à la pédagogie, mérite d’être examiné à son tour, car il est plus subtil que le premier et touche à un problème réel, même si la conclusion que l’on en tire d’ordinaire est, à mon sens, erronée. On a souvent reproché à Lacan que sa topologie demeurât ésotérique, accessible à un petit nombre d’initiés, et que cette inaccessibilité structurelle compromît la validité scientifique de son projet, la science devant être par principe universellement communicable. Il est bien évident que cette objection confond deux ordres de considération fort différents : l’ordre de la vérité et l’ordre de la vulgarisation. Il n’est point de domaine, dans les sciences dites exactes, où la vérité ne soit d’abord accessible qu’à un petit nombre et le contraire eût été étonnant, compte tenu de la nature des objets dont il est ici question. La topologie des nœuds ne s’explique pas en deux mots à qui n’a jamais ouvert un manuel d’analyse, et pourtant nul n’en conclut que la théorie des nœuds serait une imposture. Ce que l’on devrait plutôt examiner, c’est si les figures topologiques convoquées par Lacan rendent effectivement compte de phénomènes cliniques que nulle autre formalisation ne permettait d’atteindre avec autant de précision. Or, lorsque l’on considère la façon dont le nœud borroméen permet de représenter l’articulation du symbolique, de l’imaginaire et du réel, en rendant compte du fait que la défaillance d’un seul de ces registres entraîne le délitement des deux autres ce qui correspond à une observation clinique que les psychoses viennent illustrer avec une régularité saisissante, on est contraint d’admettre que la figure ne décore pas la théorie, elle la fait tenir.
Cette précision du nœud borroméen en clinique n’a pas d’équivalent dans la littérature psychiatrique classique !
Le troisième ordre de critiques, et sans doute le plus philosophiquement intéressant, porte sur l’idée que Lacan aurait opéré une réduction du sujet à une structure spatiale, trahissant ainsi l’irréductible temporalité de l’expérience analytique. Je pense que cette lecture procède d’une inattention à ce que Lacan entendait par « espace » dans ses développements topologiques : il ne s’agit jamais d’un espace euclidien homogène et neutre, mais d’espaces qui ont des propriétés singulières précisément parce qu’ils sont troués, non orientables, noués. La bouteille de Klein, surface sans intérieur ni extérieur, ou du moins sans que cette distinction puisse se maintenir, n’est pas une réduction du temps à l’espace : elle est la figure d’une expérience où l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le dehors (et donc, d’une certaine façon, l’avant et l’après) ne se distribuent pas selon la géographie ordinaire de notre perception. Loin de réduire la temporalité, cette topologie l’entortille, elle lui fait violence pour mieux en rendre compte. Peut-on vraiment soutenir que l’espace topologique lacanien est un espace comme les autres ?
Il reste une quatrième objection, que l’on rencontre plus rarement formulée dans les textes critiques mais qui circule volontiers dans les conversations entre cliniciens, et que l’on pourrait énoncer ainsi : la topologie lacanienne serait fondamentalement inutile à la pratique, elle serait un luxe théorique sans incidence sur la conduite de la cure, une fantaisie de mandarin que ses élèves auraient commodément perpétuée sans jamais s’interroger sur son rapport effectif au travail clinique. C’est avec clarté que l’on peut constater que cette objection révèle, plus qu’elle ne réfute, une conception réductrice de ce que « servir à la pratique » peut signifier. Car si la topologie n’était qu’un ornement, si elle n’avait aucune incidence sur la façon dont le clinicien entend ce qui se dit sur le divan, sur la façon dont il repère la structure d’un symptôme ou la logique d’un passage à l’acte, alors il faudrait admettre que les nombreux cliniciens qui se sont formés à cette topologie et qui rapportent qu’elle transforme leur écoute se leurrent collectivement, ce qui serait une hypothèse au moins aussi hasardeuse que celle qu’il s’agirait de réfuter. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : une formalisation théorique peut transformer la pratique sans que cette transformation soit visible dans la production d’un protocole ou d’une technique standardisée, et c’est précisément le propre de la psychanalyse que d’opérer dans cette zone où la théorie et la clinique se touchent sans jamais se confondre, où l’analyste écoute différemment parce qu’il a appris à penser autrement. La topologie lacanienne n’est pas une technique ; c’est une discipline du regard, ou plutôt de l’oreille, qui oblige à maintenir ouverts des espaces là où la nosographie ordinaire referme trop vite ses catégories. Voilà pourquoi les attaques lancées contre elle, aussi vivaces et récurrentes qu’elles soient depuis un demi-siècle, n’ont pas réussi à la faire disparaître de la formation des analystes : elles touchent l’écorce, non le bois.
Quelle erreur de perspective que de vouloir juger la topologie lacanienne à l’aune d’une utilité immédiate et mesurable !
Et pourtant, c’est ici que la réflexion doit s’ouvrir sur ce qu’elle ne peut maîtriser, il est possible que la véritable puissance de la topologie lacanienne réside précisément dans ce qu’elle rend impossible : une compréhension définitive de son propre objet. Car si le réel, tel que Lacan le définit, est ce qui résiste absolument à la symbolisation, à la mise en forme, à l’assimilation par le langage, alors toute topologie du réel, fût-elle la plus rigoureuse, la plus élaborée, serait vouée à circonscrire sans atteindre, à figurer sans capturer, à indiquer la place d’un manque qu’elle ne saurait combler. Ce n’est pas là un échec de la pensée lacanienne, mais peut-être sa condition propre : une science de ce qui ne peut pas devenir entièrement scientifique, une formalisation de ce qui déborde toujours la forme, et il n’est pas exclu que ce paradoxe soit, de toutes les critiques adressées à Lacan, celle que lui-même aurait accueillie avec le plus de satisfaction.
A très bientôt chers amis !