Qu’est-ce que le Réel chez Lacan ?
Poser la question du Réel chez Lacan, c’est mettre en lumière, me semble-t-il, un concept central de la pensée de ce grand maître qui n’est jamais loin de Kant et de Hegel. C’est que le réel lacanien est une notion complexe et polysémique qui a évolué tout au long de son enseignement. Il ne s’agit pas d’une réalité objective, tangible, mais plutôt d’un concept limite, d’un impossible à saisir, d’un manque inhérent à la structure même du sujet et du langage. On voit là la marque laissée par les concepts kantiens de noumène et de phénomène.
Dans mes premières explorations de la pensée lacanienne, j’ai été frappé par l’ambiguïté de ce terme. Lacan lui-même le qualifie d'”impossible à dire”, “d’impossible à supporter”. Il s’agit d’un concept qui échappe à toute tentative de définition précise, qui résiste à la symbolisation et à l’imaginaire. Le Réel n’est pas ce qui est, mais ce qui n’est pas, ce qui fait défaut, ce qui manque, ce qui n’est toujours que de nous échapper et, paradoxalement, ce qui reviendra sans cesse à la même place dès lors que l’on tentera de l’éviter.
Pourtant, ce Réel lacanien n’est pas un simple vide, une absence : il s’agit d’une présence insistante, d’une sorte de force pulsionnelle qui se manifeste dans les failles du symbolique et de l’imaginaire. Il est ce qui perturbe, ce qui dérange, ce qui fait trou dans l’ordre du langage et de la représentation. Il est la rencontre avec l’impossible, l’irruption de l’imprévu, l’expérience de la contingence. Notons également que le Réel de Lacan est intimement lié à la notion de trauma. Il est ce qui ne peut être intégré dans l’ordre symbolique, ce qui reste en dehors du langage, ce qui ne peut être dit ni représenté. Le trauma est une rencontre avec le Réel, une expérience de l’impossible qui laisse une trace indélébile dans le sujet. Le choc traumatique est une sorte de “black out”, un “sans image” si j’ose dire.
Le Réel est également lié à la jouissance. Il est ce qui échappe à la prise du symbolique, ce qui ne peut être réduit à la signification. La jouissance est une expérience de l’excès, de la démesure, qui dépasse les limites du langage et de la représentation. Elle est une rencontre avec le Réel, une expérience de l’impossible qui procure une satisfaction intense mais éphémère ! Le Réel, enfin, est lié à la question du sujet. Il est ce qui résiste à l’identification, ce qui ne peut être assimilé à l’image du moi. Le sujet est divisé par le Réel, il est marqué par un manque fondamental qui le pousse à chercher une complétude impossible. Le Réel est la source du désir, il est ce qui pousse le sujet à aller au-delà de lui-même, à chercher ce qui lui manque. La lecture attentive et lente des œuvres de Lacan nous fait petit à petit comprendre que le Réel n’est pas une entité extérieure au sujet, mais une dimension constitutive de son être. Il est ce qui fait de chaque sujet un être singulier, unique, irréductible à toute catégorie ou définition. Le Réel est ce qui donne à chaque existence son caractère contingent, imprévisible, ouvert à l’inattendu.
Permettez-moi dès lors de comparer le Réel lacanien à une sorte de trou topologique comparable au signifiant insignifiable qu’est le Nom du Père. Insignifiable et irreprésentable mais source et cause de toute la structure et de sa cohésion.
Alexandre Bleus